En quête de cohésion...

par P. Gaston Piétri, prêtre du diocèse d'Ajaccio

Publié avec l'aimable autorisation de nos confrères du journal La Croix

 

L’émiettement de la scène politique est l’image, à coup sûr, d’un certain émiettement de notre société. L’essai de recomposition des formations politiques traditionnelles ne peut empêcher en leur sein de nouvelles fragmentations. Au lieu de se répandre en déplorations, acceptons le constat qui s’impose.

De nouveaux clivages apparaissent, et ils correspondent à des aspects souvent inédits de la réalité sociale. S’ils sont de nature transversale, c’est qu’aucun groupe politique ne peut une fois pour toutes les ignorer. Ce n’est pas l’heure d’attendre un facile consensus.

C’est l’heure pourtant de chercher un mode de communication où les énergies trouvent en certains domaines à se rencontrer plutôt qu’à s’opposer systématiquement et presque en tous domaines. Il est fâcheux que les clivages récents se superposent sans cesse à certains clivages d’hier qui en grande partie ont fait leur temps.

Électorat catholique

On s’est mis à un moment à parler des catholiques et même de « l’électorat catholique ». Ce vocabulaire lui-même participe d’un imaginaire qui fait que les catholiques sont perçus comme un bloc. Il y a là un passéisme que contredisent du reste toutes les enquêtes d’opinion. La diversité des approches n’a cessé de s’accroître, même si les chiffres électoraux montrent encore quelque dominance.

Ces différences sont justifiées, dans des limites qui, sur certains points, ne sont pas toujours repérables à première vue. Elles ne sont pas une concession aux « malheurs des temps ». Elles tiennent à la nature même de la politique dans son lien avec la foi et cela dans une société qui s’est largement complexifiée.

Répondant à l’invitation de la Conférence des évêques de France en avril 2018, le président de la République a souhaité explicitement la contribution des catholiques à la « cohésion nationale ». Pour les catholiques conscients de l’originalité du message évangélique, penser la cohésion, c’est aller jusqu’à cette mystérieuse réalité qu’est la communion, dont Dieu lui-même est l’origine et le terme.

Jean-Luc Marion estime que « l’expérience et la pratique de la communion » constituent, si elles sont vécues, l’apport le plus significatif des catholiques à la communauté politique (1). Or la communion ne vise pas à supprimer les différences, mais à les transcender par une communication qui peut s’avérer féconde. L’unité plus que jamais ne peut être que plurielle.

 

Universalité

L’un des points sur lesquels cette contribution est effective, aujourd’hui reconnue positive, est la qualité de la présence des catholiques dans le champ associatif. Si au même moment cette présence est faible et peu signifiante sur la scène politique, il n’est pas banal qu’elle appelle l’opinion à regarder ceux qui sont à la fois les plus vulnérables et les plus marginalisés. La cohésion est à ce prix. De plus, la démarche est constante qui, dépassant l’assistanat, recher­che les moyens efficaces d’un véritable partenariat avec les victimes de la pauvreté. Il ne manque pas d’associations qui par là font avancer l’idée que les causes de ce mal social relèvent en dernier ressort d’un système politique.

Un autre point est la dimension d’universalité. Les réfugiés sont un révélateur. Cette question dramatique manifeste clairement une conception de la « cohésion nationale » tributaire de la sacralisation des frontières. Face à l’acuité du drame, les catholiques eux-mêmes ont parfois de la peine à s’entendre entre eux sur une communion qui inclut l’universalité. Au point qu’ils pourraient en oublier la signification même du terme « catholique », synonyme d’universel.

Il est bien clair que les responsables politiques doivent tenir compte de bien des facteurs pour déterminer actuellement les modalités de l’accueil. Mais une nation ne peut faire de la souveraineté étatique une barrière infranchissable face à un drame mondial. Si les catholiques ne le rappelaient pas sans ambiguïté, ils manqueraient à leur vocation.

La philosophe Simone Weil, dans son livre L’Enracinement, va jusqu’à envisager le cas où il serait nécessaire de « dissocier l’État de la nation ». Perspective que nos États-nations écartent par principe. Mais quel sens pour notre cohésion si, au regard de l’universel humain, elle se transformait en égoïsme collectif ? Et cet ­égoïsme-là­ est aussi grave que l’individualisme rampant qui menace notre vivre en commun. Pour les croyants, la communion est indivisible.

(1) Brève apologie pour un moment catholique, de Jean-Luc Marion, Grasset, 2017.