Liberté et laïcité, les religions en équilibre

Si les chrétiens montrent des réticences à afficher leur foi dans l’espace politique, juifs et musulmans revendiquent une plus grande liberté, tout en s’exposant aux mêmes critiques et aux mêmes soupçons.

 

  Les élus qui affichent leur foi catholique ne sont pas les seuls à se retrouver au centre de polémiques, ou à se voir soupçonner de ne pas respecter les principes de la laïcité. Peu après les élections législatives de 2017, on se souvient par exemple du tollé suscité par la députée (LREM) de Mayotte Ramlati Ali, arrivée à l’Assemblée nationale un foulard sur la tête, qu’extrême droite et militants laïques avaient aussitôt dénoncé comme un voile islamique. Non seulement l’élue s’en était défendue en expliquant qu’il s’agissait d’un traditionnel « châle mahorais », mais encore avait-il fallu rappeler que les parlementaires, à la différence des fonctionnaires, ne sont nullement astreints à un devoir de neutralité, et ont tout à fait le droit de porter des signes religieux.

 

 « La République est laïque mais assure la liberté de conscience »

 

À la même période, le député (UDI) Meyer Habib s’était lui aussi attiré les foudres de mouvements laïques. L’élu des Français de l’étranger, qui revendique sa foi juive, avait en effet remercié Dieu pour sa réélection par une bénédiction en hébreu. Un geste qu’il ne regrette absolument pas. « En tant que croyant, je considère que rien n’est hasard et qu’il y a toujours une part de divin », explique-t-il à La Croix. « J’assume mon judaïsme : la République est laïque mais assure la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de croire ou de ne pas croire », insiste Meyer Habib en se désolant que « de nos jours, croire en Dieu est de plus en plus perçu comme ringard. »

De même, et bien qu’il n’y ait pas de musulman revendiqué au Parlement,

« les musulmans ont moins de crispation ou d’autocensure pour exprimer leur foi, car il n’y a pas le poids de l’histoire qui existe entre l’État et l’Église catholique », estime Anouar Kbibech, vice-président du Conseil français du culte musulman (CFCM). Pourtant, l’islam se retrouve régulièrement au cœur de controverses sur la laïcité. « Il y a de plus en plus de réflexes laïcards, déplore sans ambages Anouar Kbibech. Cela alimente un sentiment de deux poids, deux mesures et une victimisation déjà répandue chez certains musulmans. » Ce qui ne les empêche pas de s’exprimer et de dire leur foi, ni les représentants des Français musulmans d’expliquer le regard de l’islam sur des débats de société, lorsqu’ils sont auditionnés dans le cadre institutionnel.

 

 « Il existe toujours le soupçon du retour du religieux en politique »

 Mais les personnalités politiques restent rares, notamment chrétiennes, qui affichent leurs convictions religieuses de façon décomplexée. « Il existe toujours en France, un fond de soupçon du retour du religieux en politique. Une crainte que la loi de 1905 n’a pas réussi à effacer », analyse le pasteur Thierry Le Gall, missionné par le Conseil national des évangéliques de France (Cnef) pour être une présence évangélique auprès des parlementaires. « Il y a chez les parlementaires chrétiens une grande prudence, pour ne pas dire une crainte, car beaucoup se disent qu’à la moindre visibilité de leur foi, ils vont voir se dresser face à eux des associations, des partis, des médias… » Pour des raisons différentes, selon les convictions, estime-t-il : « pour les catholiques, il y a le poids de l’histoire, pour les évangéliques, c’est plutôt le soupçon du prosélytisme ».

Le pasteur regrette que beaucoup de parlementaires – dont, assure-t-il, des évangéliques – ne parlent de leur foi que dans l’intimité de leur bureau, même s’il reconnaît que certains séparent aussi les choses volontairement. « Un parlementaire avec une spiritualité porte des valeurs importantes, nécessaires même pour le service du bien commun », argumente-t-il, indiquant d’ailleurs qu’un François-Xavier Bellamy, avec sa foi assumée, ne manque pas d’intéresser chez les évangéliques. « Je crois que nous sommes à la croisée des chemins, poursuit Thierry Le Gall. Soit nous allons voir des élus de la jeune génération assumer ses convictions, soit nous allons voir notre foi se diluer dans de grands faisceaux de valeurs humanistes déconnectés de leurs racines. »

 

Gauthier Vaillant (avec Laurent de Boissieu).
 
Article publié dans le journal La Croix du 13 mars 2019, et reproduit avec l'aimable autorisation de la rédaction.