Le témoignage chrétien est attendu

Dans la dernière Lettre des Semaines Sociales de France, le socio-économiste Bernard Perret donne une intéressante analyse de la crise de sens que nous connaissons. Et dont le mouvement des Gilets Jaunes serait la dernière expression en date.

 

 Bien des observateurs soutiennent que le mouvement des Gilets jaunes n’a pas été seulement alimenté par la précarité sociale et la baisse du pouvoir d’achat mais par un sentiment répandu de solitude et de manque de fraternité dans la société française. Qu’en pensez-vous ?

Bernard Perret. Oui, la solitude est bien en cause : cette « solitude pavillonnaire », aux lointaines périphéries de nos villes et dans la France rurale. L’isolement géographique, l’étiolement des liens sociaux rendent d’ailleurs les petites gens plus dépendantes de leur pouvoir d’achat, de leur voiture, du prix du carburant et de toutes sortes de dépenses contraintes que le déficit en liens sociaux, avec la famille ou le voisinage, ne leur permet plus de compenser.

Il s’est passé chez les Gilets jaunes, réunis sur les ronds-points, quelque chose de l’ordre de la redécouverte de l’autre. Face à la société qui isole, les gens se sont rendu compte qu’il était bon d’être et d’agir ensemble. C’est là un phénomène connu dans tous les mouvements collectifs et, singulièrement, lors des longues grèves ouvrières : à partir du moment où les manifestants sortent les barbecues et les merguez, comme me le faisait remarquer un jour un expert du social, « on est certain que la protestation va durer » ! Les Gilets jaunes vivaient des choses dont ils n’avaient plus envie de sortir parce qu’ils se découvraient bien ensemble. Cela en dit long sur l’atomisation généralisée, l’individualisation de nos modes de vie.

 

Parleriez-vous d’une « crise de sens » ?

Oui, et qui débouche parfois sur la tentation de se trouver des boucs émissaires, selon l’analyse du philosophe René Girard. Car la face sombre des Gilets jaunes est apparue avec le « dégagisme », le « Macron démission », le rejet des élus et des médias. Je vois dans ce mouvement la tentation permanente des sociétés humaines, quand la confiance s’efface, de se recréer une unanimité sur le dos de quelqu’un. C’est alors que survient le risque de la violence.

 

Des mesures de redistribution seront-elles de nature à apaiser les esprits ?

 

Elles amèneraient certaines satisfactions symboliques mais, je le crains, sans se situer à la hauteur de l’enjeu. D’autant que la marge de manœuvre est devenue limitée. L’état ne peut plus se montrer généreux comme après le mouvement de Mai 1968, lorsqu’une redistribution massive fut possible parce qu’elle s’adossait à une croissance économique de 5 à 6 % par an.

Il faut donc espérer que le Grand débat débouche sur des propositions plus structurantes en matière de démocratie locale, de solidarité, de réorganisation des services publics, d’encouragement à la vie associative, etc. Ce qui m’inquiète un peu, c’est que le « logiciel » personnel du président Macron ne le porte guère en ce sens. Pour lui, quand une société respecte au départ l’égalité des chances, elle a répondu à ses devoirs et tout est dit. Or il s’agit de jouer plus coopératif, d’apprendre à faire équipe, de sortir de cet univers du « tous contre tous » dans lequel l’individu est renvoyé à sa solitude pour résoudre ses problèmes.

 

Les ronds-points se situaient souvent à proximité de zones commerciales péri-urbaines, auxquels les Gilets jaunes semblaient tourner le dos : comme pour signifier que ces « temples de la consommation » ne les rendaient pas heureux…

De fait, cette singulière proximité géographique me semble faire sens. L’hypermarché est le lieu où chacun se retrouve seul avec son pouvoir d’achat, derrière son caddy : seul pour répondre à ses « besoins » individuels et à ses pulsions consommatrices. Pour satisfaire l’être en profondeur, il faut favoriser une réponse d’une autre nature, plus collective, une coopération, une mise en commun des besoins. En matière de distribution, ce peut-être le rôle du commerce de proximité ou des groupes de consommateurs (de type AMAP, etc.).

 

Le mouvement a mobilisé surtout au long de la vieille « diagonale aride » qui va des Ardennes jusqu’aux Landes. Cette France qui souffre est aussi celle qui a été déchristianisée le plus tôt et le plus sévèrement. Est-ce à dire que, sur les terres traditionnelles de chrétienté, le lien social serait mieux préservé et l’insatisfaction moins vive ?

Cette intuition me paraît plausible. Il est démontré que, dans les régions où le catholicisme était le plus fort, il subsiste un réseau social plus dense, un tissu associatif plus dynamique, un type d’entreprises plus proches des gens. Le cas du « miracle vendéen », à la fois économique et social, a été souvent cité en référence. La situation est assez comparable dans tout l’Ouest, en Alsace, dans certains secteurs de Rhône-Alpes : tous ces territoires où, par exemple, l’économie sociale et solidaire est aussi la plus forte.

 

Solitude, manque de fraternité, crise de sens. Certains de nos évêques ont même parlé de crise « spirituelle ». La souffrance éprouvée par les Gilets jaunes serait ainsi d’ordre existentiel : une forme d’angoisse sous un ciel vide et dans une société qui non seulement bouche tous les horizons mais décourage également toute forme de verticalité. Qu’en pensez-vous ? 

Je ne me risquerais pas trop loin en ce domaine, mais l’affaiblissement du lien social et la crise de sens ne peuvent être dissociées de ce que vous dîtes. Une société qui ne cultive plus le goût de la transcendance éprouve assurément plus de difficulté à donner du sens aux existences de chacun. Il a d’ailleurs existé naguère des formes de « foi » qui ne relevaient pas strictement du religieux, comme le communisme, mais qui furent pour bien des gens des pourvoyeuses de sens...

 

Dès avant Noël, les évêques de France invitaient les chrétiens à favoriser le débat avec les Gilets jaunes, à susciter le dialogue jusque dans les paroisses. Avons-nous été à la hauteur de l’enjeu ?

Il est vrai que le monde des Gilets jaunes (de milieux plutôt modestes) et celui des catholiques français (de classes plutôt moyennes et supérieures) paraissent éloignés l’un de l’autre. Mais nos réseaux paroissiaux peuvent être indéniablement des lieux d’écoute, de fraternité, de réflexion partagée sur le bien commun. Des initiatives ont d’ailleurs été prises. Lors de mes conférences et interventions diverses, je suis souvent frappé de voir combien, loin de nos églises, le témoignage chrétien est attendu sur certains sujets (écologiques par exemple) dès lors qu’est engagée la question du sens et de l’énergie sociale à trouver ensemble pour transformer le monde.

 

Propos recueillis par Pierre-Yves Le Priol, et reproduits avec l'aimable autorisation des Semaines Sociales de France.