Eric Fottorino


Conférence d'Eric Fottorino
Au cours de l’Assemblée générale de Chrétiens en Forum le 25 juin 2009 à Paris
Présentation de l’intervenant par Denis Viénot, président de Chrétiens en Forum

Denis Viénot : Eric Fottorino est juriste, a fait Sciences-Po à Paris, a été journaliste à La Tribune et Libération ; il rentre au Monde en 1986 pour suivre les dossiers de matières premières, d'agriculture et d'Afrique. Il devient ensuite grand reporter, rédacteur en chef, chroniqueur ; en juin 2007 il est élu directeur du journal, et il devient Président du Directoire en février 2008. C'est donc le Président du Directoire du groupe Le Monde-la Vie qui est avec nous ce soir, nous avons nous, Chrétiens en Forum, des partenariats avec La Vie. Merci d'être avec nous, et merci d'avoir participé au grand prix du Midi Libre  en 2001, une épreuve cycliste de moyenne montagne. Je sais que ça fait partie de tes hobbies.

Eric Fottorino : Si le temps ne m'avait pas pressé, je serais arrivé tout à l'heure à vélo, car je circule à vélo dans Paris. Bonsoir à toutes et tous, je suis heureux d'être avec vous ce soir ; cette rencontre clôture une longue journée au cours de laquelle j'ai essayé de faire en sorte que Le Monde soit au rendez-vous de ce qui est l'information, donc une forme de démocratie, un outil qu'on met chaque jour au service de la démocratie. Je vais essayer de vous donner un point de vue, évidemment subjectif, puisque je suis chaque jour jusqu'au cou dans la manière de faire au mieux un journal en papier, qui fait partie d'un groupe qui a aussi un site internet, qui a des magazines, comme Télérama ou la Vie, ou Courrier International.  Mais surtout, je porte le poids sur les épaules de le sortir d'une ornière financière compliquée : le quotidien le Monde avait accumulé pendant 8 ans environ 200 M€ de dettes ; quand j'en ai pris la direction, je me suis efforcé de ne pas creuser ce trou mais au contraire d'essayer de le résorber, tout en maintenant une rédaction suffisamment importante, en France et à l'Etranger, pour que le lecteur ait accès à une information fiable, vérifiée.

Je veux partir aujourd'hui de ce qu'est la perception des médias par le public. Nos confrères et amis de La Croix publient un sondage sur la crédibilité des médias, et on voit bien que ce crédit s'effrite, que cette confiance baisse ; surtout pour les grands médias de masse (la télévision). Mais quand un média est attaqué, ça a des effets sur l'ensemble des médias, et  le lien (car un journal, c'est un lien, un contrat de lecture établi avec le lecteur) s'abîme ; ça fait tâche d'huile. Il y a suspicion sur la presse écrite.

Aujourd’hui, nous vivons une véritable révolution dans les groupes de presse. Nous sommes dans l'année Darwin : les espèces se réinventent, et j'ai bien conscience de la rapidité avec laquelle il va falloir changer notre mode de travail ; mais nos capacités financières ne nous permettront peut-être pas de subsister dans un temps aussi court. Concrètement pour moi, si dans les deux ans on n'a pas réussi à réinventer un modèle de journaux, de site internet ou de  mobile, si on n'a pas réglé la question de la gratuité par rapport au payant, on sera tous morts. Je ne dis pas cela pour noircir le tableau. Aujourd'hui, quand vous regardez le  paysage des médias français : le Figaro appartient à Dassault, les Echos à B. Arnauld, Libération est financé par Rotschild, le Point c'est Pinault ....mais Le Monde, c'est Le Monde !

Bien sûr, nous avons de actionnaires extérieurs mais aucun n'est majoritaire : Lagardère est à 17,5%, Prisa est à 15%, mais la majorité de 51% est entre les mains des personnels du Monde, des journalistes, des cadres, employés, etc.
Aujourd’hui, on a perdu le monopole de l'information. Il faut s'entendre sur le mot "information" : on pourrait dire que l'information s'est démocratisée. Tout un chacun devient une forme d'informateur ; et contribue à l'information construite chaque jour. Si vous suivez l'information iranienne, vous savez que c'est par un réseau appelé twitter que provient l'information. Twitter, est un réseau de micro-blogging, de messages de 140 signes envoyés par téléphone par un membre et suivis par d'autres.  Par ce réseau, des informations circulent, et sont précieuses : même les fils professionnels d'agence de presse suivent ces informations pour savoir ce qu'il se passe à la minute près en Iran. Ce réseau s'est mis à fonctionner de façon massive il y a un an, pour l'attentat de Bombay, puis pour l'élection d'Obama. Obama a cristallisé son audience par ce biais. On peut dire que c'est démocratique. Mais se pose alors le problème de la crédibilité de l'information.

Pendant 150 ans, le journaliste était celui qui savait, et qui donnait son savoir à celui qui ne savait pas. C'était une relation verticale. Sur ce monopole du savoir se bâtissait le pouvoir. Ce qui se passe aujourd'hui avec les médias numériques (blogs, twitters, inter-réactivité), c'est que l'information devient une conversation, plus ou moins agréable, car devenue relation horizontale : tout directeur du Monde que je suis, quand j'écris un article, je peux recevoir 200 réactions, dont 190 de personnes qui vont m'insulter, me trouver nul, etc. et qui vont me corriger. Il y a une sorte d'autocontrôle social. Nous sommes donc dans une discussion permanente, qui ne s'arrête jamais.
Un journal comme Le Monde s'élabore très tôt le matin, est bouclé à 10h30, les rotatives tournent à l'heure du déjeuner et vers 14h00, les premiers exemplaires sont distribués dans Paris. On n'aura plus la parole avant le lendemain. Tandis que notre site internet  est actualisé en permanence. Mais l'espace concurrentiel d'internet n'est pas un espace de vérification, c’est un espace de rapidité. On y balance des choses qui ne sont pas toujours vérifiées. Ainsi, la déontologie qui existe dans un journal papier n'existe pas sur internet.

On pourrait penser que l'outil numérique permet à la démocratie de mieux fonctionner puisque l'info, au lieu d'être un monopole entre les mains de professionnels, devient une matière de plus en plus répandue, volatile, et de moins en moins contrôlée. Dans une dictature, l'impact est formidable : durant les JO de Chine, on a essayé de couper les liens internet, mais il  y a des adresses Proxy, cachées, et qui permettent de communiquer malgré tout. C'est formidable. Regardez en Iran. Mais ne même temps, on a bien conscience que, dès lors qu'on fait le meilleur, on peut aussi faire le pire : on peut être dans la désinformation permanente. L'hyper offre rend difficile la distinction entre le vrai et le faux, le vrai et l'à-peu-près, et à distinguer ce qu'on lit sur un écran (multimédia)...se pose la question du repérage, du point de repère.

Souvent, sur Internet, les gens ne savent pas où ils ont trouvé l'information. La trace mnésique de ce qu'on a vu sur écran n'a rien à voir avec celle laissée par ce qu'on a lu sur du papier. Avec le papier, on a des lecteurs, qui vont lentement, qui approfondissent ; sur un écran on a des visiteurs, tout va vite, et la trace est faible.  Alors, Internet n'est il pas un immense outil de désinformation, au sens d'obstacle à une bonne compréhension ? Internet se vit comme un substitut à notre cerveau, quand un journal se lit comme un auxiliaire du cerveau. Des études montrent que le passage du papier à l'écran change le comportement mental : la capacité de se concentrer change ; cet outil est donc fascinant, mais il faut y poser des filtres, des limites, des règles. Or cette culture du net est réticente à toute réglementation.
Dans cet univers là, un peu comme un océan démonté, il faut des phares bien plantés qui peuvent éclairer une voie pour ceux qui naviguent. Je considère que  plus l'offre va se démultiplier, plus il faudra de points de repère pour savoir où l'on est.

L'opportunité de titres comme le Monde, Télérama ou La Vie, sera d'être un lieu de réassurance, de réaffirmation, pour dire ce qui, dans ce foisonnement, est vrai, est juste, ce que l'on peut en penser -mais pas ce qu'il faut en penser ! – La presse écrite reste comme un îlot de réflexion, d'information filtrée, dépolluée, hiérarchisée. Sur internet, la seule hiérarchie, c'est la chronologie : une information en chasse une autre, sans considération de la qualité, de l'intérêt de l'information. On voit deux média cohabiter, avec deux complexités nouvelles : pour l'instant, le média payant est le papier, qui est pesant financièrement (coûts fixes importants, c'est une industrie). En face, il y a un média numérique rapide, dématérialisé et quasi gratuit. Ainsi, une publicité que nous passons dans le quotidien coûte à l'annonceur dix fois ce qu'elle lui coûte sur internet.
Destruction de valeur de 1 à 10 ! Alors comment monétiser la forte audience d'internet ? Sur le Monde.fr, nous avons plus de 40 millions de visiteurs chaque mois. On a 550000 applications du Monde sur l’ Iphone d'Apple : ainsi, nous n'avons jamais été autant lus, mais jamais nous n'avons été aussi pauvres !!

C’est un paradoxe. Mais on est dans une culture de la gratuité, du partage des sources et des informations, qui a ses avantages immenses,  et qui, en même temps, nous fait courir un péril immense. Quand on regarde ce qui se passe aux Etats-Unis, il y a une centaine de grands journaux qui ont disparu récemment (à Denver, à Boston), et certains migrent sur internet. Mais, une fois cette migration faite, on s'aperçoit qu'ils gagnent encore moins d'argent que lorsqu'ils étaient sur papier. Donc les sites de pure information sur internet sont encore moins rentables que des groupes de presse qui ont à la fois un quotidien papier et un site internet. C'est rassurant, car ça signifie que les "pure plkayers" n'arrivent pas à se pérenniser, et qu'en même temps, le danger est de voir la disparition de grands journaux. Ainsi, le New York Times a dû vendre son immeuble, récolter 300 M$, et on voit bien la fragilité de cette presse qui a encore des lecteurs. La crise financière que l'on connait est venue se rajouter à la crise de la presse, cette dernière étant prise au sens d'évolution. Nous sommes dans un moment crucial, angoissant et excitant, où l'on doit se réinventer tout en subsistant quand le lectorat baisse, les recettes publicitaires s'effondrent,... Aura-t-on le temps de financer notre réinvention avant de se faire croquer par tel ou tel capitaliste qui aimerait s'offrir Le Monde ? C'est là l'enjeu d'indépendance, de crédibilité, etc.

Cet exposé liminaire entraîne un certain nombre de conséquences : on comprime les paginations, j'ai dû faire partir 130 personnes dont 70 journalistes, ce qui est énorme, mais il le fallait et je ne le regrette pas sinon nous serions déjà en faillite. Malgré tout, les équipes étant moins nombreuses, il a fallu faire des choix, comme maintenir un important réseau de correspondants à l'étranger -car il faut être sur place pour comprendre vraiment- Mon approche est simple : être un journal de référence aujourd'hui en 2000, pouvoir susciter une préférence des lecteurs, mettre en oeuvre une différence (que dit Le Monde aujourd'hui ?), assumer l'idée qu'on  ne parle pas de tout (on hiérarchise, on discrimine), apporter de la surprise et du plaisir de lecture.  Il faut cette alchimie d'informations indispensables que ne tombent pas dans le bégaiement de ce qui s'est dit ailleurs, et leur donner des angles différents.

Ainsi, média et démocratie aujourd'hui... on ne peut plus se poser la question comme on se la posait encore il y a 5 ou 10 ans ; On ne peut se la poser qu'à l'aune de l'incroyable bouleversement que vivent les média (technologiques, sociétals). Ainsi, pour être un véritable agent de la démocratie, un vrai médiateur, il faudra au journaliste de l'expertise, de l'humilité (pour amener le lectorat vers des sources qui permettent d'en savoir plus ; il nous revient de trier entre les sources, les sites, etc. Il faut, et c'est nouveau, partager nos sources). Si les rédactions ne comprennent pas qu'elles doivent faire ce mouvement vers leur audience, leur audience se passera d'elles et ira vers des média plus participatifs. C'est inéluctable. On ne voit pas comment demain le lecteur se priverait de commenter l'article d'un journaliste professionnel.

Cette évolution est parfois vécue très violemment. Il y a eu récemment le procès Stern, en Suisse. Avant, lors d'un tel événement, le journaliste entrait par privilège dans la salle d'audience, et les lecteurs en haleine étaient suspendus à son compte-rendu d'audience. Aujourd'hui, on a des jurés et des magistrats et des avocats qui font des blogs, et des journalistes qui arrivent dans la salle d'audience avec un ordinateur pour mettre directement sur un site internet ce qui est en train de se passer au procès ! C'est légalement possible.
Conclusion provisoire : le métier de journaliste aujourd'hui est encore plus décisif pour le respect de la démocratie, mais il suppose une bonne discrimination, et d'accepter de rentrer en conversation avec ses lecteurs, et que ses lecteurs peuvent corriger compléter son information.
Et je conclue, avec Wikipédia : wikipédia est un mélange d'informations et de commentaires qui n'est pas satisfaisant. Mais on a pu mesurer que ses marges d'erreurs se rapprochaient de celles de grandes encyclopédies classiques. Alors, on peut dire que ce n'est pas nul, ne serait-ce que parce que tout un chacun peut y intervenir, apporter, corriger, mais on ne peut s'en contenter. Les citoyens vont alors devoir, comme les journalistes, chercher plusieurs sources.

Si le mouvement final de la révolution que nous vivons est que chacun devient capable de relativiser l'information et de se faire ses favoris, pour bien hiérarchiser ce qui est plus ou moins important, alors la démocratie dans sa globalité aura avancé. Si en revanche Internet devient cette boîte de pandore où le secondaire l'accessoire et le calomnieux l'emportent, la démocratie y aura perdu. Voilà ce que je pouvais vous dire dans un premier temps.

Question 1 : Dans ce nouveau paysage comment voyez-vous le rôle des agences de presse ? Le futur rôle du journaliste, expert, professionnel, rigoureux, ne va-t-il pas à l'encontre de la culture de la rapidité ?

Eric Fottorino : Pour la première question, beaucoup de titres veulent se désabonner de l'AFP, car le service rendu est moins pertinent dès lors que l'information est disponible ailleurs à meilleur coût, presque gratuitement. Le modèle économique des agences est ainsi remis en cause. Pour la deuxième question, il faudra de plus en plus que les journalistes aient une excellent culture générale, et une bonne approche méthodologique (recouper, discriminer, cribler, etc.). Les journaux auront ainsi un énorme effort de formation à faire.

Question 2 : Le mot média insiste sur le moyen. Pour un journal comme Le Monde, ne faudrait-il pas trouver un autre mot, qui signifierait cette réflexion, cette valeur ajoutée qui est votre marque de fabrique ?

Eric Fottorino : Le médiateur fait passer quelque chose d'un monde à un autre. Ce n'est pas un mauvais mot, mais ne rend pas parfaitement compte de ce qu'est à journal à valeur ajoutée. Aujourd'hui, l'information vaut peu, parce qu'il y a surabondance. Ce qui, en revanche, est rare, c'est l'explication, l'analyse. Le patron du New York Times disait d'ailleurs récemment qu'on ne paiera plus pour une information, mais qu'on paiera toujours pour une explication. Il y a certainement un mot à inventer autour ce ça. Quand on achète le journal, on achète une intelligence du monde, et un service. C'est une logique de l'offre, une découverte surprenante de ce que les journalistes ont produit. Avec internet, on est dans une logique de demande.  

Question 3 : Vous avez parlé d'offrir une sélection des sites internet se rapportant à un type d'information, pour baliser l'océan des sites. Comment allez-vous trouver les journalistes qui connaissent bien tel ou tel sujet pour faire une sélection pertinente ?

Eric Fottorino : Je vais ouvrir un blog en septembre pour raconter au jour le jour ma vie de patron de presse aux prises avec l'évolution de mon métier. Pour le préparer, j'ai consulté d'innombrables sites. Je vois bien ceux qui sont intéressants, ceux qui ne valent rien, etc...Un journalite professionnel aujourd'hui doit s'être construit une expertise sur toutes les sources qui concernent son sujet. Chaque journaliste valide ou invalide les sources documentaires du web.  

Question 4 : On ne peut évoquer média et démocratie sans évoquer la relation des médias au pouvoir politique. Comment vivez-vous cela ?

Eric Fottorino : J'ai une relation avec le chef de l'Etat, on s'est vus hier, on se voir régulièrement, autant que nécessaire. Cette relation est distanciée car le Président considère que Le Monde est toujours contre lui, ce qui est faux car Le Monde n'est pas un journal d'opinion mais d'explication. Dans l'histoire du Monde, le journal s'est parfois posé en acteur politique, notamment en soutenant Mitterrand en 1981, mais il l'a toujours payé très cher ; les années Balladur, où Le Monde a été taxé de Balladurisme, ont engendré une perte de lecteurs. Ces derniers n'attendent donc pas de nous que nous prenions position pour ou contre le pouvoir. Ils attendent de nous qu'on leur donne des clefs de compréhension. On aide les lecteurs à se faire une opinion. La mort du métier de journaliste, ce sont les apriori et les préjugés.

Question 5: Comment apprendre aux citoyens à mieux utiliser l'espace numérique ? N'est-ce pas le rôle des journalistes aussi que d'apprendre cela aux citoyens. Pour qu'ils puissent eux-mêmes filtrer l'information ?

Eric Fottorino : Les journalistes doivent apporter leur propre crible, pour comprendre les enjeux. L’école a aussi un  rôle à jouer, car les enfants vont sur internet.  J’envisage de créer un atlas annuel du web. D'ailleurs, en fin d'article, vous trouvez souvent dans le monde la référence à quelques sites sélectionnés.