Marcel Gauchet

Table ronde avec Marcel Gauchet et Agnès Antoine
Jeudi 1er juillet 2004
QUELLE PLACE POUR LES RELIGIONS DANS LA VIE DEMOCRATIQUE ?



 


Agnès Antoine
Auteur de « L’impensé de la démocratie, Toqueville, la citoyenneté et la religion » Fayard 2003
La démocratie selon Tocqueville se définit comme une nouvelle « condition historique » structurée par le principe d’égalité. L’égalité est l’état social qui modèle la société et crée des liens nouveaux.
Mais une démocratie non régulée produit de la déliaison, une instabilité du lien (l’aristocratie dans les époques antérieures liait les êtres et les groupes). En effet, la démocratie est « structurellement » individualiste, rationaliste et matérialiste. Tocqueville analyse cet état de fait en sociologue et non en moraliste. Dans une telle société, les citoyens demandent plus à l’Etat, qui est amené à rendre beaucoup de services (dont la prise en charge n’est désormais plus assurée par la solidarité de proximité). La société démocratique fait alors confiance à l’outil étatique et prend un tour scientifique, commercial et industriel ce qui produit encore de la déliaison.

Du fait de cette dispersion démocratique et de cette délégation de pouvoir, la société aura de grandes difficultés à élaborer des croyances communes. La société démocratique risque alors de se trahir et risque l’indifférence politique au moment même où la participation politique est possible. On en arrive à une perte de sens qui touche l’individu lui-même mais aussi la société qui a du mal à tracer sa propre histoire.

Tocqueville conduit une vaste réflexion sur la liberté : comment former des hommes libres dans ce cadre là ?
Pour conserver à la démocratie sa vitalité, il trouve deux instances : le monde associatif (c’est en exerçant la citoyenneté que l’on devient citoyen) et la religion.
Tocqueville évoque la laïcité qui n’est pas formulée à l’époque. Loin d’être contraire à la démocratie, la religion peut la servir. Son point de vue est principalement politique et anthropologique, et non théologique. Il part du constat que le sentiment de finitude est universel. L’appétit d’infinitude qui habite tout être est un invariant anthropologique, or la religion répond à cette question. Il faut bien séparer religion et démocratie (s’est une exigence première) mais religion et politique ont une vrai complémentarité.
Ainsi la religion crée des repères nécessaires à la vie collective. La religion est le facteur de dématérialisation de la société démocratique. C’est un vecteur d’espérance, un mouvement vers l’avenir. Durkheim parle de « facteur énergétique » de la religion dans la démocratie.
En retour, la religion en terre démocratique est amenée a réinterroger les dogmes et à repenser son rapport au monde. Tocqueville voit une dialectique possible entre la citoyenneté et une religion « civique ». Les religions peuvent devenir plus civique en invitant à la participation citoyenne et inversement une citoyenneté ouverte peut favoriser un « éveil religieux » (notamment parce qu’elle développe le sens de l’universel).

Agnès Antoine pose alors 2 questions.

Quels sont les effets directs des religions dans le débat public ?
On remarque une plus grande légitimité des religions à participer au débat public (moyennant le respect des règles bien entendu). Mais cette place accordée en principe ne peut être réelle si persiste un discrédit culturel à l’égard des religions, ce qui est actuellement le cas. Le matérialisme démocratique (la sécularisation absolue) fait que les croyances religieuses sont oubliées (pas même rejetées, simplement oubliées !). L’approche du réel est objectiviste et le surnaturel est discrédité. La minorité des croyants n’ose plus se manifester face au despotisme majoritaire.
On parle de « fait religieux » (cf. le rapport de Régis Debray) et non plus d’ « expériences » et de la façon qu’ont les croyants d’être au monde. Cela provient d’une présentation anthropologique tronquée, évacuant la dimension sensible de l’être. Un exemple frappant, est l’abandon du langage symbolique de nos jours, y compris à l’intérieur des traditions religieuses. Il n’y a plus que les publicitaires pour faire référence à ce langage symbolique ! Il faut revaloriser la dimension sensible et symbolique de l’expérience humaine. C’est un grand point de non compréhension, y compris à l’intérieur même des religions.

Question du sens ?
Le matérialisme démocratique refoule cette question du « sens ». On l’évacue y compris en ce qui concerne les références qui donneraient sens à la démocratie.
Les individus sont maintenant chargés de réparer les dégâts de l’individualisation poussée à l’extrême. La société s’en décharge totalement. Quelque chose de l’humain se perd, menaçant aussi bien l’humanisme religieux que laïc. Un double travail réciproque s’impose sur le terrain de la culture, avec un dialogue des héritages laïc et religieux.
Nous retrouvons là, la question débattue sur l’héritage européen à la fois laïc et religieux. Et la démocratie peine à reconnaître ce double héritage.
Il y a de nos jours, trop de séparation entre ces 2 cultures et ces 2 interprétations du monde. Par exemple, la philosophie persiste à ne pas prendre en compte l’expérience mystique. La problématique « deviens ce que tu es » est aujourd’hui oubliée. C’est jusqu’à la notion de « devenir » de « chemin spirituel » qui a disparu.
Or les religions ont un rôle à jouer dans l’effort nécessaire de décentrement de l’ego qu’il soit individuel ou collectif.


Marcel Gauchet.
Auteur de « La condition historique » 2003 stock
Marcel Gauchet approuve Agnès Antoine quand elle constate une perte de compréhension du langage symbolique, cette désymbolisation est comme la dernière étape de la sortie de la religion.
Par contre il ne voit aucun triomphe de la science sur la religion, mais plutôt une crise de la science. Son pouvoir de vérité est mis en cause. Elle ne peut plus se présenter comme au 19ème siècle comme un outil capable de supplanter les religions dans la quête de sens. Les sciences sont elles aussi disqualifiées, discréditées. Il y a un « discrédit du discrédit » (ce qui voulait discréditer la religion est à son tour discrédité). C’est ce qui explique la grande confusion dans laquelle nous sommes.

L’originalité de notre situation depuis 1970 jusqu’à nos jours est que le statut des religions et de la démocratie ont été gravement affectés. Deux phénomènes de sens contraire le montrent.
D’un côté une avancée considérable du principe démocratie que aujourd’hui personne ne remet plus en cause (la contestation marxiste de la « démocratie bourgeoise a disparu). L’idée démocratique est devenue incontournable, il n’y a pas d’alternative, elle seule est acceptable.
Cette avancée est accompagnée du triomphe de l’idée d’égalité symbolique entre les êtres – les femmes, les mineurs… malgré les différences sociales et les écarts qui demeurent- toutes et tous sont considérés comme des êtres semblables. D’un autre côté, on observe un recul considérable des religions en Europe (en contraste croissant avec les Etats-Unis) : « La sortie des religions » y est accomplie.
Et pourtant un phénomène ramène les religions dans l’espace public. Le discrédit du religieux est dépassé. La France est un observatoire privilégié, car elle avait poussé très loin la privatisation des convictions religieuses (le for intime), l’espace public devait en être libéré. Le citoyen rationnel, vivant dans un espace où n’apparaît que ce qui réuni, est mis en avant.
Le particulier est renvoyé dans l’espace privé, en se mettant d’accord sur le plus petit dénominateur commun.
Heureusement nous sommes sortis de ce schéma de pensée, parfois au dépend du civisme et de l’esprit républicain. Le religieux retrouve un espace de manifestation publique parce qu’il est acquis que l’action publique politique ne fournit pas le salut ultime.
La politique ne peut plus se donner comme une religion de substitution, il lui revient d’être un lieu de confrontation des finalités que l’humanité peut se donner. Mais la politique ne remplace pas les religions, car la demande de sens demeure. Les religions retrouvent alors un statut de source de sens dans le débat public.
Maintenant, le processus de sécularisation est consommé, les religions ne peuvent plus prétendre établir la norme. Il n’y a pas de loi de Dieu, dans le sens qu’on ne peut tirer des exigences du christianisme une politique précise. Les religions elles-mêmes sont affectées par le pluralisme. Mais les religions, ont des paroles à dire sur les valeurs inspiratrices de l’action collective. Les religions à côté des autres sources de sens sont appelées à parler.


Question ?

La démocratie n’est-elle pas dépassée, défigurée ?, ayant perdu son âme ?
Marcel Gauchet : Oui la démocratie n’est pas parfaite mais elle s’est bien perfectionnée depuis ses débuts. L’humanisme est une tarte à la crème, c’est un mot qui ne coût pas cher et qui donne un supplément d’âme à bon marché, à réserver pour des fins de banquets radicaux socialistes ! Mais c’est un mot à réinvestir, à dégager de ses parasites qui l’ont défiguré aux yeux des jeunes.
Qu’est ce qui aujourd’hui menace l’humanité de l’homme ? l’argent ?, la mondialisation ?, l’altération biogénétique ?, non la menace la plus importante, c’est un mouvement « naturaliste », la foi en une humanité naturelle, la perte de la culture. Pour être aujourd’hui il faut être « nature ». Or la religion ne pense pas que la nature suffise, l’homme est au-dessus de la nature, au-delà.

Agnès Antoine : Les religions ont un travail à faire sur elle-même, sur leur langage, un travail théologique par exemple sur le péché originel. Les religions doivent adopter une attitude de juste humilité, car elles ont des valeurs à partager, pour éclairer sans trancher le débat public, et non des certitudes à imposer.

Marcel Gauchet : Par peur d’imposer, on délaisse une tâche qui revient à donner du contenu, du sens. Nous n’avons pas de problème de « vivre ensemble » matériellement, mais nous sommes dans un vivre ensemble dans lequel personne ne s’occupe de « l’ensemble ». Le pluralisme, positif en soi, aboutit à une juxtaposition des différences, une réduction à la coexistence. Qui s’occupe de dégager, de formuler les raisons et les perspectives de ce vivre ensemble ? On obtient une société libre mais sinistre.

Agnès Antoine : Nous avons besoin d’une morale qui intègre l’autre. Les religions ont une parole crédible à proposer dans ce débat pluriel.