Jean-Claude Guillebaud

Faire Société - Chabanais 2007

“Faire société“, que l’on soit une communauté petite ou grande, c’est constituer ensemble autre chose qu’une simple addition d’individualités qui poursuivent chacune son identité, son indépendance, ses revendications … C’est accéder à un certain niveau de conscience et de solidarité collective.
Nous sommes préoccupés par cette question de “faire société”, parce que nous avons le sentiment aujourd’hui que notre société s’émiette, se casse, s’éparpille. “Comment faire société ? “ signifie donc, “comment éviter que la société se disloque“ ?
Sans avoir à réfléchir, sans même être chrétien, nous sommes effrayés par le sentiment que le vieux monde où nous sommes nés, qui nous a transmis un certain rapport à l’école, à l’enseignement, à la famille, aux parents, au travail, est en train de disparaître de manière irrémédiable. Nous devenons hypersensibles à des phénomènes aussi variés que l’évolution de la famille et la responsabilité croissante de l’école, qui est obligée de suppléer les parents, car la famille ne remplit plus son rôle d’apprendre à faire société, de transmettre une éducation, de faire intérioriser un minimum de disciplines civiques. D‘autres signes nous inquiètent aussi : la vie politique de plus en plus gouvernée par la pipolisation, c’est-à-dire la célébrité. Nous voyons disparaître les cultures qui structuraient notre vivre ensemble : la culture ouvrière, la culture syndicale, les instances collectives.

Notre société n’a plus que des individus ivres de liberté, assoiffés de consommation, davantage gouvernés par le “chacun pour soi” que par le “tous pour un”. Ce sont du moins les sentiments que nous éprouvons. Dans le monde du travail, ce qui triomphe depuis 20 ans, c’est l’individualisation des tâches, l’organisation du travail en fonction des individus. Quand Sarkozy parle de “travailler plus pour gagner plus“, il veut dire travailler plus individuellement, et derrière, il y a des avantages, des libertés individuelles, et une perte grave du sentiment d’appartenance collective.  Avoir travaillé  50 ans dans la même entreprise était ressenti par nos pères comme avoir été partie prenante d’une communauté humaine. C‘est devenu impossible : nos enfants changeront de métier au moins 2 à 3 fois dans leur vie, et devront à chaque fois recomposer tous leurs liens affectifs.

“Faire société“, ce n’est pas seulement s’inscrire dans des cadres collectifs et relationnels. Ce qui fait le ciment d’une société, c’est un réseau compliqué de solidarités réciproques. Il n’y a pas de société au sens fort du terme, sans ce réseau de solidarité, quelquefois invisible, quelquefois tellement évident que personne n’y pense.
La plus importante pour la cohérence d’une société, celle qui structure tout le reste, c’est la solidarité entre générations, sans laquelle il n’y a pas de société. C’est-à-dire que les parents entretiennent et aident les enfants quand ils sont petits, et qu’en échange les enfants devenus grands aident les parents devenus vieux. C’est ce qui permet de transmettre quelque chose d’une génération à l’autre et ce qui permet à chacun de vivre. “ Une société n’existe qu’à cause du flot cascadant des générations“ dit Tertullien, père de l’église.

Mais il y a aussi les solidarités que sont tous les liens gratuits qui nous réunissent. Dans la vie, nous faisons beaucoup de choses sur le principe de l’échange : “ je te fais ça, tu me dois ça“. Du troc ou du salaire. C’est le monde de la société marchande, tout à fait légitime. Mais on a tendance à oublier que dans le fait de “faire société“, il y a énormément de choses que nous faisons entre nous gratuitement, sans véritablement attendre de retour. Simplement parce que nous avons le sentiment qu’il est naturellement de notre compétence de tendre la main aux autres, notamment quand ils sont dans le besoin.

En 1970, le président Pompidou avait dit “si jamais un jour la France dépasse les 500 000 chômeurs, le pays explosera”. Nous avons largement dépassé ce quota, même s’il y a maintenant une petite baisse. Nous en sommes à 3 millions et le pays n’a pas explosé. Pourquoi ? Depuis 1974, nous sommes entrés dans une société qui devient dure, gouvernée par la performance, la compétition, la précarité, l’incertitude. La vie étudiante d’aujourd’hui est dure. La vie des jeunes dans le marché du travail est infiniment plus dure que la nôtre à leur âge. Autrement dit, nous sommes entrés dans cette grisaille, nous aurions pu imaginer alors que la société la Française connaisse des troubles politiques, il y en a eu quelques uns en banlieue, mais pas grand-chose.

Quand on s’interroge sur ce qui a permis à la société de tenir, ce ne sont pas les partis politiques, mais les centaines de milliers de bénévoles qui s’engagent dans tous les domaines dans des réseaux de solidarité, sans que l’on parle d’eux. C’est le tissu associatif, la solidarité de proximité. Je suis ébahi par la densité de ce réseau. On a l’impression qu’il n’existe pas, parce que les médias n’en parlent jamais. Mais ce qui se passe quotidiennement au niveau communal, départemental, dans les quartiers, dans les immeubles, manifeste qu’il y a eu une sorte de réflexe de la société qui se sentant menacée, a retissé des liens de manière informelle, ce qui lui a permis de tenir la route. Il me semble que faire société, c’est aussi et d’abord être relié par des solidarités.

Peut-on, en prolongeant la réflexion, relativiser les choses et ne pas tomber dans le catastrophisme, dans ce que j’appelle “la pensée grognon”, des gens qui disent que tout est foutu, que le ciel nous tombe sur la tête ? C’était déjà le cas il y a 2000 ans, vous trouverez la même chose dans les satires de Juvénal. Je ne pense pas qu’il soit légitime pour un chrétien d’être catastrophé. Etre un chrétien, c’est d’abord être animé, mu et habité par l’espérance.

Par exemple, vous savez que la classification des péchés capitaux a varié dans l’histoire. Au VIIIème siècle, le premier péché capital était l’acédie, c’est-à-dire la perte d’espérance. L’acédie, la morosité, était considérée comme un péché plus grave que la luxure. Je ne pense pas que l’on puisse céder, malgré la description un peu sombre de notre société, à l’acédie. Non seulement parce que c’est notre devoir d’y résister, mais la raison même nous permet d’y résister. Comment ? Je vous propose d’accepter l’idée que, si nous avons le sentiment que tout se déglingue, ce sentiment peut être relativisé si l’on comprend que depuis 20 ou 25 ans, nous sommes dans une période de grande mutation, de grandes bifurcations, comme il s’en est produit peut être trois fois au cours des 2000 ans d’histoire chrétienne.

Rappelons-nous : La fin de l’empire romain, au Vème, au moment où Saint Augustin meurt dans son évêché d’Hippone, assiégé par les Vandales, représente l’ébranlement de 1000 ans de cohérence du pouvoir, de représentation du monde, de société stable, qui tout d’un coup s’engloutit.

C’est l’effondrement d’un vieux monde, qui va donner naissance à un nouveau monde, la chrétienté européenne féodale, qui est un univers infiniment plus riche, plus complexe, qu’on ne le dit. (On a beaucoup calomnié le moyen âge, c’est une expression inventée au 19è siècle).
Cette période de la chrétienté européenne va durer à son tour 1000 ans.
C’est alors la deuxième grande mutation, la Renaissance, 1000 ans plus tard, aux XIVème-XVème siècle. La chrétienté se fracture avec l’émergence de la Réforme protestante, on découvre de nouveaux mondes, c’est l’essor des sciences et des techniques. On passe à un autre monde.

A la lumière de ces deux exemples, pensez-vous que ces deux changements ont été vécus par les contemporains sur le mode de la joyeuseté ? Evidemment non. Dans ces périodes de mutations, pensez-vous que les contemporains ont compris ce qui leur arrivait ? Bien sûr que non. J’imagine que les contemporains de Saint Augustin ne se sont pas dit : “voilà la fin de l’empire romain, va s’installer maintenant la chrétienté européenne“. Cela ne se passe pas comme cela. C’est avec le recul que nous sommes capables de dire ce qui s’est passé. Sur le moment, ces grandes mutations sont vécues dans la peur, elles sont subies, pas comprises. Quand l’ancien s’engloutit, c’est plus difficile de voir naître le nouveau.

Il me semble que l’inquiétude qui nous assaille et le sentiment que tout nous tombe sur la tête, ne doit pas nous effrayer outre mesure, parce que c’est normal. Rendez-vous compte des changements que nous connaissons depuis 25 ans dans l’organisation du monde, dans la technologie, le commerce, la science. Le monde d’aujourd’hui est infiniment plus différent du monde des années 50 et que celui des années 50 était différent du XVIIème siècle. Nous avons vécu des changements insensés, ce n’est donc pas si étonnant que nous soyons habités par la peur, alors que nous devrions garder en mémoire la phrase de Jean Paul II, qui dans ce contexte là a sa pertinence :” N‘ayez pas peur“. N’ayons pas peur, parce que le changement et l’engloutissement s’accompagnent du surgissement du neuf. On a tendance dans le langage courant à employer, en le déformant, le mot d’Apocalypse, qui vient d’un mot grec signifiant dévoilement, révélation, et dans la tradition chrétienne, c’est à la fois l’engloutissement de l’ancien et le surgissement du nouveau. Aujourd’hui, c’est une manière de nous apaiser de prendre conscience de cela.

Il s’agit de n’avoir pas peur pour des raisons cohérentes. Il y a une autre phrase que j’aime beaucoup de Gandhi, qui s’applique mieux que jamais. “ Un arbre qui tombe fait beaucoup de bruit, une forêt qui germe ne s’entend pas”. C’est une phrase qui s’applique très bien aujourd’hui parce qu’on a l’impression d’être entourés d’arbres qui tombent : la culture ouvrière, paysanne, la famille, l’école, la justice, toutes ces grandes institutions en crise, sont comme des arbres qui tombent, emportés par la tempête. Et en effet, ils tombent. Mais on a du mal à voir que dans le même temps, des forêts poussent partout.

Nous sommes dans cet entre deux de la disparition du vieux monde et de la naissance du nouveau. Et c’est vrai que, sur le strict plan de la raison, l’expression “n’ayez pas peur” est fondamentale. L’altermondialiste indienne, Arundhati Roy, dit un peu la même chose : “ oui le vieux monde est entrain de disparaître, je ne sais pas si je vivrai assez longtemps pour connaître le nouveau monde qui surgit, mais à bien réfléchir, quand tout est calme autour de moi, je l’entends déjà respirer“. Phrase magnifique, qui dit exactement l’espérance.
Maintenant il faut appliquer cette espérance à trois réflexions plus concrètes.

1. LA FAMILLE  La famille nous donne l’impression d’être en crise, et elle l’est, mais par rapport à l’opinion que l’on avait il y a 25 ans, l’idée qu’une famille est fondamentale pour la société s’est imposée paradoxalement, et aucun discours qui diaboliserait ou se moquerait de la famille n’aurait de sens. Les sondages d’opinions auprès des jeunes montrent que la famille est la valeur la plus importante. C’est une évidence. J’ai le sentiment en écoutant les ados parler entre eux, qu’ils parlent beaucoup plus qu’il y a 20 ans de choses aussi étranges que la fidélité. Cela les préoccupe beaucoup. Ils ne sont pas cyniques sur le plan de l’amour, contrairement à ce que l’on croit, même si sur le plan de la sexualité, ils peuvent nous donner l’impression d’avoir des mœurs un peu plus libres. Sur le plan sentimental, je les trouve parfois presque plus “fleur bleue“ que nous. Je ne pense pas que cette dislocation ait atteint l’idée même que l’on se fait de la famille. Elle est toujours vivante.
Mais ce qui change, ce sont les formes de la famille. Quand nous avons la nostalgie de la famille, nous ne réfléchissons pas assez.
On aurait la nostalgie de la famille d’autrefois, avec papa au travail et maman à la cuisine qui élève les gosses ? Cette famille là n’existe plus, et ce n’est pas une catastrophe, pour nos compagnes en tout cas. Je ne pense pas que les femmes soient d’accord pour retourner à la maison et laisser tomber leur boulot. La forme familiale change, et derrière cette crise de la famille, il y a aussi une simple crise de la forme, de la structure de la famille. Et nous devrions nous souvenir que dans notre histoire européenne seulement, la famille n’a pas toujours eu la même structure. Elle a changé au cours de l’histoire.
Aux XVIème-XVIIème siècle, ce qu’on appelait la famille était défini par le lieu géographique d’installation. On disait par exemple, la maison Guillebaud, ça veut dire tous les gens qui habitent dans un lieu, c’est une définition forte, car les tribunaux ecclésiastiques et même civils considéraient comme incestueux les relations sexuelles à l’intérieur de la famille selon cette conception. Par exemple, les relations sexuelles avec les servantes étaient considérées comme inceste. Mais ce n’est plus le lieu qui définit la famille.
Il y a eu la famille communautaire, notamment en Asie, qui englobe les parents et les grands parents. Cela a été pendant des siècles le mode de fonctionnement de la société. La maison de retraite qui pose tant de problèmes aujourd’hui, c’était la famille, et il y avait dans mon enfance le grand-père gâteux au coin du feu. C’était un mode de fonctionnement de la famille communautaire.

La famille a changé, elle est cellulaire, réduite à papa, maman, les enfants. Aujourd’hui, avec l’augmentation exponentielle du taux de divorce, on cherche à tâtons une stabilité pour la “famille recomposée“. On cherche de nouvelles structures, mais rien ne nous empêche d’espérer et de croire que les choses vont se stabiliser, comme cela s’est fait jadis, quand il y a eu des changements de structure et de forme. Je pense qu’elles vont se stabiliser d’autant plus vite que nos sociétés occidentales comprendront qu’elles y ont intérêt. Par exemple, nous sommes dans un contexte de mondialisation, en concurrence avec des économies du monde entier, notamment asiatique. Moi qui connais assez bien l’Asie, je peux vous dire que ce qui fait sa force, c’est une structure familiale très solide. Voyez comment se passe l’intégration des immigrés asiatiques par rapport aux autres, il y a une famille qui est là très forte, très puissante. Quand on est dans un rapport de compétition, si nos sociétés continuent d’être disloquées, sceptiques, incapables de se structurer, elles savent très bien qu’elles seront balayées, tout simplement, y compris économiquement. Je crois que les hommes ne sont pas assez bêtes pour ne pas avoir des réflexes de survie. Et dans le discours de gauche notamment qui commence à réhabiliter la famille depuis quelques années, depuis Jospin, je pense qu’il y a aussi ce sentiment là. On ne peut pas faire n’importe quoi avec une société.

2. LES RESEAUX ASSOCIATIF  Le réseau associatif existe encore et il s’est largement substitué aux institutions d’hier défaillantes, partis politiques, syndicats, églises,… Il y a un maillage associatif, fondé sur le bénévolat et le volontariat qui s’est mis en place comme un filet de sécurité. Je les appelle les sentinelles du désastre. Des gens qui anonymement s’engagent et c’est à eux que l’on doit d’être encore à peut près debout, qui méritent grand respect et admiration, car tout cela se fait de manière parfaitement anonyme. Tous ces gens à qui la société française doit tout n’ont pas d’existence publique, mais peut être que cette injustice fait partie même du bénévolat et de la générosité de l’engagement. A ce réseau associatif il faut ajouter quantité d’autres signes que des liens se créent.

3. INTERNET  Internet, cette manière nouvelle de se réunir, c’est l’informatisation de la société, la révolution digitale. On aurait tort de croire que les manifestations de cette révolution sont simplement le fait d’avoir un téléphone portable dans sa poche, de payer avec une carte en plastique dans la rue, d’avoir un ordinateur chez soi. Cette informatisation là, on s’y est adapté assez vite.
En 25 ans, la société a changé du tout au tout. Dans 5 ans, le GPS nous paraîtra aussi banal qu’un couteau suisse. Mais on aurait tort de limiter la révolution informatique à cela, car c’est seulement l’aspect superficiel des choses. Cette révolution informatique, c’est comme si un 6ème continent s’était rajouté au 5 autres. Ce 6ème continent on ne sait pas quel nom lui donner, c’est le web, toile, internet … C’est un continent qui est partout et nulle part, il est virtuel. Il grandit sans cesse, de manière illimitée. Or notre pensée classique n’arrive pas à l’analyser, car sur ce 6ème continent, les valeurs qui régissent notre vie quotidienne comme le temps et l’espace n’a plus court. C’est un continent que l’on ne peut organiser, on n’y a pas encore installé la loi, c’est la jungle. Depuis 10 ans, toutes les activités des hommes quittent la terre ferme pour s’installer sur le cyberespace.
Les marchés financiers par exemple, ne sont plus sur la terre ferme, il y a 2 500 milliards de dollars qui circulent au dessus de nos têtes tous les jours, qui décident du sort de milliers de salariés sur la planète. Or ils ne sont plus sur la terre ferme, mais sur le 6ème continent. Je crois que toutes les activités humaines deviennent virtuelles. Dans 15/20 ans, on fera son marché sur Internet, et on le fait déjà. L’achat de livres sur Internet gagne un pourcentage important dans le chiffre d’affaire global. Par exemple, Amazon a 450 mille titres, quand votre libraire du coin en a 2000. La médecine s’est aussi beaucoup déplacée sur Internet.
Chez les professeurs aussi, Internet change le processus éducatif, car ils ont de plus en plus des dissertations Google, du copié collé. C’est très préoccupant pour les profs, car comment démêler le vrai du faux ?
Notre vie en grande partie est en train de s’installer, pour le meilleur et pour le pire dans ce 6ème continent. Quand je dis “pour le meilleur“, je crois qu’on a tort de sous estimer l’intensité des liens que permet ce 6ème continent. Nos enfants nous donnent quelquefois l’impression d’être autistes, individualistes, solitaires, enfermés dans leur baladeur MP3, mais en même temps si on prenait la peine de réfléchir à la quantité de liens qui les réunissent à d’autres, quelquefois très lointains, on serait très surpris et positivement. Moi qui vais assez souvent sur Internet, je suis émerveillé de la qualité des sites que l’on rencontre. Je parle des sites ou l’on débat. Il y a une richesse des échanges, parce qu’on n’est pas limité par la longueur du document. Je pourrais citer une bonne dizaine de domaines ou il y a une qualité des échanges qui est du à cela. Cela fait partie des liens invisibles qui se recréent.

Regardez ce qui se passe au niveau de la politique et de l’engagement politique. Les discussions, les échanges, l’engagement sur le 6ème continent prennent de plus en plus d’importance. La critique des médias prend aussi de plus en plus d’importance sur le 6ème continent.
Le crétinisme médiatique actuel est immédiatement dénoncé sur Internet. Il y a une présence collective des citoyens. C’est un peu frustrant, car cela nous paraît diffus, virtuel. Cela ne ressemble plus tellement aux réunions des parties politiques d’autrefois, mais cela fait partie des liens qui se recréent.
Aujourd’hui, nous sommes face à des changements qui nous effraient, et nous sommes parfois tentés d’être découragés ou pessimistes. Mais on ne fait pas assez l’effort de regarder les générations qui nous ont précédés. Chacune d’entre elles n’avait-elle pas des raisons d’être inquiète ? Dans les années 60, c’était la guerre froide, on était presque sûr de connaître l’apocalypse nucléaire. On ne peut pas dire que l’avenir était très rose.
Si on remonte une autre génération, en 42, après Pearl Harbor, on pensait Hitler installé pour 100 ans, cela ne donnait pas beaucoup de raisons d’être optimistes. Mais il y a toujours des gens qui ne désespèrent pas, Lucie Aubrac par exemple. Des gens qui, dans le contexte difficile de leur époque, n’ont pas cédé à l’acédie, ou à la perte d’espérance.
On peut remonter encore à ceux qui avaient 18 ans en 1914. Quand ces gens sont sortis de la guerre de 14 en 1919, après avoir vu l’Europe, le continent qui se croyait le plus civilisé, faire cette effroyable et stupide boucherie qui a brisé pour longtemps l’Allemagne et la France, il n’y avait pas tellement de raison d’être optimistes. On pourrait remonter de génération en génération jusqu’à l’homme de Cro-Magnon, on s’apercevrait qu’il y a autant de raison d’espérer que de désespérer.