Mr Joncheray

Chabanais, La Péruse, Charentes - Samedi 26 août 2006

La transmission aujourd’hui
Pourquoi avoir choisi ce titre La transmission aujourd’hui ?
Les organisateurs de la rencontre pourraient s’en expliquer. A mon avis ce n’est pas par hasard si cette question nous intéresse aujourd’hui. C’est qu’en effet, aujourd’hui, la transmission ne va pas de soi, n’est pas automatique. Certains parlent d’une panne ou d’un échec de la transmission, d’autres de crise. Je m’inspirerai dans ma réflexion, entre autres choses, de l’exposé du sociologue Robert Rochefort aux Semaines Sociales(1), ainsi que de l’enquête parue à cette même époque dans Le Pèlerin.
« Crise de la transmission », c’est le terme retenu par Robert Rochefort. Et il fait la remarque suivante: il y a seulement 15 ou 20 ans, pour parler du thème qui nous intéresse aujourd’hui, nous aurions peut-être choisi ‘la formation’, ou ‘l’éducation’.
Mais le mot « formation » aujourd’hui, nous apparaît trop unilatéral. Il évoque quelqu’un qu’on fait rentrer dans une forme, dans un moule, en quelque sorte. En informatique, on a même le mot « formater ». Les rôles, apparemment sont bien précisés : celui qui forme et celui qui est destinataire, qui est l’objet de la formation.
Bien sûr, on continue à employer le mot formation, ainsi que le mot « éducation », qui suppose qu’on souhaite faire grandir quelqu’un.  Cela évoque davantage qu’il s’agit de susciter en face de soi un sujet. Et même si ce mot convient particulièrement bien pour la « formation » des enfants et des jeunes, on parle aussi parfois de l’éducation des adultes.
A mon avis, ces mots gardent leur pertinence, mais, avec le mot transmission, on dit un peu autre chose. Dans la transmission, dans l’acte de transmettre, il y a une relation interpersonnelle qui s’instaure, sans laquelle la transmission, justement, ne peut pas se faire.

Naguère – c'est-à-dire il y a encore peu de temps, on pensait pouvoir compter sur les grandes institutions pour assurer l’éducation, la formation. N’était-ce pas leur rôle ?
Faut-il rappeler quelles sont ces grandes institutions: la famille, l’école, bien sûr, mais également l’Eglise, et aussi les partis politiques – qui avaient tous leurs mouvements de jeunesse – les syndicats, l’armée, l’entreprise… Les institutions étaient là pour "encadrer » la jeunesse. Un mot qu’on n’emploie plus guère aujourd’hui.
Car aujourd’hui, on voit bien que toutes ces institutions semblent avoir du mal à jouer ce rôle de formation, de socialisation, d’éducation… en le faisant par le moyen d’un encadrement. Un sociologue, Henri Mendras, écrivait en 1981, pour décrire les changements qu’il observait dans la société française :
 « Mise en question profonde des institutions les plus respectables de la société: les Eglises, l'armée, les institutions d'éducation ... Ce n'est pas l'institution en elle-même, ou sa fonction, qui est contestée, mais son rôle en tant qu'instrument de régulation. »
« ... Le fidèle échappe à son pasteur, comme le soldat du contingent échappe à ses officiers et l'élève du lycée à ses professeurs. » (La sagesse et le désordre. France 1980, Henri Mendras dir. Gallimard, 1980, p. 379)
Et c’est vrai qu’aujourd’hui, quand quelque chose ne va pas dans notre pays - pensons à ce qui s’est passé dans les banlieues à l’automne dernier - on se tourne volontiers vers les responsables de ces institutions : que font donc les parents, les familles n’ont-elles pas démissionné ? que font les enseignants ? Voire: que font les responsables religieux, prêtres, pasteurs, rabbins ou imams ? Que font les responsables politiques, etc…
Peut-être que justement la question de la transmission est une question qui vient à l’esprit des formateurs ou des éducateurs (à l’école, dans la famille, dans l’entreprise, dans la vie publique, etc…) dans les périodes difficiles, de doute sur leur travail. Á travers la ou les formations que nous proposons, à travers l’éducation que nous mettons en œuvre, que transmettons-nous en fait ? Plus radicalement : Transmettons-nous quelque chose ? Et encore plus radicalement : Avons-nous encore l’ambition de transmettre quelque chose ?...

En employant le mot « transmission » plutôt que formation, nous introduisons la dimension de l’échange interpersonnel, de l’échange entre deux personnes. Robert Rochefort écrit: « Tout le monde partage désormais le sentiment que la transmission passe par l’interpersonnel et le relationnel, qui ont pris le dessus sur toute démarche collective. Il ne peut plus y avoir de standardisation dans la transmission. Il ne peut plus y avoir que du sur mesure. » (p. 22).
Que s’est-il donc passé, pour que soient ainsi remis en question des fonctionnements institutionnels qui ont duré si longtemps, apparemment sans poser de problèmes ?
Il est toujours dangereux de vouloir désigner une cause unique, (voire un coupable !), car il y a sûrement plusieurs raisons. Je pourrais en évoquer plusieurs et vous aussi.
Mais je prendrai le risque de pointer quand même un changement majeur dans nos mentalités, dans le fonctionnement de nos sociétés, et de le désigner par une expression :


La liberté de choisir
Je reprends cette expression à un sociologue, Jean-Marie Donégani, qui l’emploie – ce n’est pas un hasard – dans le titre de son gros livre qui sa thèse de Sciences Po. et dont je vous lis le titre en entier. La liberté de choisir. Pluralisme religieux et pluralisme politique dans le catholicisme français contemporain, Presses de la FNSP, 1993.
Cette liberté de choisir, elle est devenue une revendication en tous domaines. Elle fait partie des valeurs de nos sociétés démocratiques. Nous sommes dans des sociétés de libre choix et peu d’entre nous auraient envie de se retrouver dans des sociétés où les choix, que ce soient ceux de la vie quotidienne ou les grands choix de la vie, leur seraient imposés : choix du métier, choix du conjoint, choix de la religion etc. Nous tenons à la liberté de circuler, à la liberté de penser, à la liberté d’entreprendre, d’acheter et de vendre, à la liberté d’enseignement, etc.…
Rappelons-nous que dans certaines sociétés, et il y a peu de temps chez nous aussi, on choisissait beaucoup moins qu’aujourd’hui : le temps n’est pas si loin où les mariages étaient arrangés entre familles, où le fils prenait forcément la succession de son père, à la ferme, à l’atelier ou au magasin. Et si on était catholique ou protestant, c’est qu’on était de famille catholique ou protestante, cela ne se discutait guère. Etc.
Or aujourd’hui, quand on discute avec des parents, de l’avenir de leurs enfants, le mot qui revient le plus souvent, c’est: «il choisira plus tard». Nous souhaitons lui ouvrir en grand l’éventail des possibles, pour qu’il puisse choisir. Sans parler du titre de cette émission à succès : C’est mon choix.
On peut évidemment regarder cette façon de voir d’une façon négative et se lamenter de l’individualisme que cela suppose. On a beaucoup écrit sur l’individualisme de nos sociétés. Que ce soit pour porter sur cette réalité un jugement négatif ou un jugement positif, d’ailleurs.
Je crois qu’il faut d’abord constater que c’est une conséquence quasi obligatoire de l’instauration de régimes démocratiques dans lesquels on respecte, dans les faits, la liberté. C’est du respect des personnes humaines qu’il est question.

Dans le cadre où nous sommes, il n’est pas inutile, je crois, de rappeler que l’Eglise catholique, au Concile de Vatican II a pris position sur la liberté de conscience. C’est un texte majeur, un de ceux qui ont été le plus discutés, car il semblait prendre le contre-pied de ce que l’Eglise affirmait dans les années précédentes, pendant lesquelles elle se méfiait de la liberté, dans le souci qu’elle avait que soit protégé ce qu’elle considérait comme la vérité. (Et Mgr Lefebvre a voté contre ce document.)
Voici ce qui est écrit dans cette Déclaration Dignitatis Humanae, Concile Vatican II. Déclaration sur la liberté religieuse :
 « La vérité ne s'impose que par la force de la vérité elle-même. (n° 1)… Le Concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. (...)
Qu'en matière religieuse nul ne soit forcé d'agir contre sa conscience, ni empêché d'agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d'autres. (n° 2)…
La vérité doit être cherchée selon la manière propre à la personne humaine et à sa nature sociale, à savoir par une libre recherche... (n° 3) »
A mon avis, le fait qu’on annonce aujourd’hui qu’on va prendre en compte, qu’on va respecter, la liberté de celui à qui on s’adresse, change profondément les conditions dans lesquelles peut s’effectuer la transmission. C’est pourquoi je le considère comme le facteur majeur qui bouleverse nos façons d’imaginer la transmission.


Dans un monde qui bouge de plus en plus vite
Mais, pour ne pas m’en tenir à un seul facteur, je vous invite aussi à considérer un autre changement de notre société : nous sommes passés d’un monde relativement stable à un monde qui change très vite. Cela aussi modifie considérablement les conditions dans lesquelles peuvent s’opérer des transmissions.
En quelques décennies, les découvertes techniques se sont multipliées. Les plus anciens d’entre nous se souviennent du temps qui a précédé la diffusion de la télévision. Peut-on imaginer aujourd’hui un monde sans télévision ? Même les plus jeunes, au moins dans notre auditoire, se souviennent de l’arrivée des premiers ordinateurs dans nos maisons et des premiers téléphones portables. Dans quelques années, on dira : comment peut-on se passer d’Internet ? C’est déjà commencé.
Or, autrefois, l’expérience des anciens était directement utile pour la conduite de la vie, que ce soit en domaine professionnel ou dans la vie courante. Aujourd’hui, il est courant de constater que les enfants sont plus vite familiers des nouvelles techniques que les anciens, c’est sur eux que comptent les parents, parfois, pour faire fonctionner les appareils les plus courants, à la maison. Et une entreprise, même une petite entreprise, ne peut plus se diriger de la même façon qu’à la génération précédente.


Que deviennent les institutions : La fin du programme institutionnel
Je voudrais revenir un instant sur ce que deviennent les institutions, puisque s’il y a une « crise de la transmission », c’est sans doute en partie dû au fait que les institutions ne peuvent plus fonctionner de la manière dont elles le faisaient traditionnellement.
Voici l’analyse que propose un sociologue François Dubet, dans son livre Le déclin de l'institution,  Seuil, 2002
Pour lui, en effet, nous assistons à la fin de ce qu'il appelle le « programme institutionnel »". Il désigne par là un « mode de socialisation »..., « celui que l'instituteur, le prêtre ou le médecin pouvaient mettre en oeuvre avec leurs élèves, leurs fidèles ou leurs malades ».
« Ce programme institutionnel participe d'une conception générale de la socialisation » et il peut se résumer en quelques mots :
1. ce programme considère que le travail sur autrui est une médiation entre des valeurs universelles et des individus particuliers ;
2. il affirme que le travail de socialisation est une vocation parce qu'il est directement fondé en valeurs ;
3. ce programme croit que la socialisation vise à inculquer des normes qui conforment l'individu et, en même temps, le rendent autonome et libre. (F. Dubet, p. 13 et 14)
Or, pour lui, ce « programme institutionnel » ne peut plus fonctionner aujourd'hui. Il parle, à la même page 14, de « la décomposition de cette conception du travail de socialisation » :
« Les « valeurs » ont perdu leur unité, la « vocation » se heurte aux exigences d'efficacité professionnelle, à des contraintes d'organisations plus labiles et plus complexes, et la croyance dans la continuité entre la socialisation et la subjectivation ne va plus de soi. » (p. 14-15)
Et pour lui, il ne s'agit pas d'une crise qui pourrait être dépassée : « le déclin du programme institutionnel est une longue mutation et pas seulement une crise, même si la plupart des acteurs le vivent, en France surtout, comme telle. La perte de l'unité du monde social ne signifie pas que le monde social disparaît ». (p. 15)

Si nous acceptons les analyses de Dubet, qui sont très suggestives, cela concerne directement notre thème d’aujourd’hui :
1- Nous ne pouvons plus compter sur un corpus de valeurs qui seraient acceptées d’emblée par tous, parce que considérées comme universelles et présentant une cohérence clairement perceptible.
2- Nous avons du mal à faire reconnaître que le travail de formation, d’éducation, de socialisation, quel que soit le mot qu’on emploie, est une vocation, qui mérite le respect. C’est de plus en plus considéré comme une tâche technique qui suppose compétence, efficacité, et qui n’est plus, comme autrefois, auréolée d’une certaine autorité. L’éducateur, qu’il soit parent, enseignant, éducateur spécialisé, ou encore médecin, prêtre, etc. est devenu un technicien parmi d’autres…
3- Enfin nous ne sommes pas forcément convaincus qu’en développant la liberté des personnes en formation, nous les préparons automatiquement, dans le même mouvement, à s’insérer dans la société, à s’intégrer, à y trouver du travail et en même temps à s’y épanouir.

Ce n’est donc pas étonnant que vous ayez trouvé important de vous retrouver pour débattre de ces questions qui sont cruciales aujourd’hui: avons-nous encore des valeurs à transmettre aujourd’hui ? Et si oui lesquelles ? Qui va se sentir responsable de le faire ? Et par quels moyens allons-nous le faire, si les institutions sur lesquelles nous avions coutume de nous appuyer ne jouent plus leur rôle de la même façon qu’autrefois ?
Ces questions ne sont pas sans réponses, mais les réponses ne sont pas toutes faites. C’est effectivement à chacun, ou à chaque groupe, de se donner les moyens de les trouver, de se mettre d’accord pour les mettre en œuvre.


Un état des lieux   Echos du sondage SOFRES paru dans Le Pèlerin du 24 novembre 2005
J’ai pensé qu’au moment où vous allez débattre entre vous sur la transmission, il pouvait être intéressant de vous renvoyer, comme en écho, ce que pensent sur le sujet nos compatriotes.
Evidemment, comme tout sondage, il ne faut pas lui demander ce qu’il faudrait penser pour être dans la norme. Il s’agit seulement de vous permettre de vous situer, en accord ou en désaccord avec lui. Et j’ajouterai mes propres commentaires…

La première question était la suivante : Selon vous, aujourd’hui, comment s’effectue le mieux la transmission des valeurs morales ? Est-ce à travers :
La famille            91 %
L’école                60 %
Le monde du travail        12
La vie associative        10
Les médias              6
L’Eglise                  4
Autres modes de transmission      1
Sans opinion              1            (on pouvait donner deux réponses)

Comme vous le voyez, parmi les grandes institutions proposées, c’est de loin sur la famille que l’on compte en priorité, mais l’école n’a pas perdu tous les espoirs qui ont été mis en elle.
En revanche, à part ces deux-là, il n’est guère d’institution qui émerge, comme susceptible de transmettre les valeurs morales : sûrement pas les médias, et encore moins l’Eglise.

Deuxième question : Une série de valeurs était listée, pour lesquelles on demandait à la fois
- Celles qui comptent le plus pour vous aujourd’hui, parmi celles qui vous ont été transmises
- Celles qu’il faut transmettre en priorité aux jeunes générations
- Celles qui leur manquent le plus.

Je vous donne d’abord les réponses qui ont dépassé les 50 %. Parmi les valeurs retenues comme celles qui comptent le plus pour les personnes qui ont répondu, nous trouvons :
L’honnêteté        74    %
Le respect d’autrui    58    %
Le sens de la famille    58    %
Le goût du travail    53    %

Ce sont trois de celles-là qu’on voudrait transmettre en priorité aux jeunes générations :
Honnêteté        63    %
Respect d’autrui        63    %
Goût du travail        59    %     (le sens de la famille semble moins urgent: 40 %)

Et c’est aussi le respect d’autrui, qu’on estime le plus manquer aux jeunes ainsi que le goût du travail, auxquelles on ajoute le respect de l’autorité :
Respect d’autrui        62    %
Goût du travail        54    %
Respect de l’autorité    51    %

Il vaut la peine de jeter aussi un coup d’œil sur les ‘valeurs’ qui n’ont pas fait un score remarquable. Je vous les donne dans l’ordre où les ont mises les personnes interrogées quand on leur demandait lesquelles comptent le plus pour elles aujourd’hui :
Tolérance                46
Courage                    31
Sens de la justice             30
Respect de l’autorité            28
Générosité                28
Goût du bonheur            13
Sens de l’intérêt général        13
Souci de l’épanouissement personnel    12
Foi en Dieu                12
Patriotisme                  5

Je ne sais pas quelles sont vos réactions en face de cette liste hétéroclite. Je vous donne les miennes, et nous pourrons en discuter.

1. D’abord, la liste est hétéroclite : pourquoi avoir choisi ces expressions-là plutôt que d’autres ? C’est la limite de tout sondage. Il exprime les choix de ceux qui ont bâti le questionnaire autant que les choix de ceux qui ont répondu !

2. Le mot «valeur» est devenu un mot un peu fourre tout. Qu’est-ce qui me dit que ce sont des «valeurs » que nous avons envie de transmettre ? Et des valeurs morales en particulier ? C’est un mot bien pratique. On aurait pu parler aussi d’attitudes devant la vie, de sens de la vie, de style de vie, de goût ou de joie de vivre…Le «goût du bonheur», qui est dans la liste, est-ce une valeur ?
«Ce qui donne la force de vivre peut-il se transmettre ?»  C’est la question que posait Maurice Bellet aux Semaines sociales. Quelle serait la meilleure expression ? Qu’est-ce que nous avons l’ambition de transmettre, au fond ?
«Susciter des libertés», sous-titre de la session des Semaines Sociales, est-ce que cela ne dit pas autre chose que transmettre des valeurs ?…
Je reconnais que quand on reçoit des parents qui demandent le baptême pour leur enfant, et qu’on leur demande: qu’est-ce que vous avez envie de transmettre à vos enfants, ils répondent facilement: ‘des valeurs’. Et on retrouverait peut-être une liste ressemblant un peu à celle que la Sofres a proposée pour ce sondage.
Mais je note aussi que, dans ces cas que je connais bien, de jeunes parents qui demandent le baptême pour leur enfant, moins on parle de la foi, plus on parle de valeurs. Je m’explique : certains disent ‘nous souhaitons que notre enfant fasse partie de la famille des chrétiens’, d’autres : ‘nous espérons qu’il découvrira la foi des chrétiens’ ou ‘qu’il s’engagera à suivre le chemin proposé par Jésus’. Et ceux qui disent : ‘nous souhaitons qu’il découvre et respecte les valeurs chrétiennes’ – pas tous, bien entendu – c’est souvent une façon de laisser entendre, sans le dire aussi crûment : ‘nous ne sommes pas  croyants, mais nous partageons un certain nombre des ‘valeurs’ qui sont (sans doute) celles des chrétiens, comme la tolérance, le respect…’
Ce qui nous amène directement à ma troisième réaction : quel rapport entre foi et valeurs ?

3. Troisième réaction : la « foi en Dieu » est évidemment en mauvaise position : 12 % la classent parmi les ‘valeurs’ qui comptent le plus pour eux aujourd’hui. Et si je regarde les questions suivantes, c’est encore plus net : la foi en Dieu obtient seulement un score de 4 % parmi les valeurs qu’il faudrait transmettre en priorité aux jeunes… mais seulement 5 % l’ont classée parmi les valeurs qui semblent le plus manquer aux jeunes d’aujourd’hui… sans doute pour dire, non pas qu’ils sont croyants… mais peut-être pour dire que ce n’est pas si important de l’être ou pas…
Evidemment, ça pose une question pour les croyants, parmi lesquels les rédacteurs du Pèlerin, qui, j’imagine, ont dû se demander : que va-t-on faire comme commentaire de cette réponse ?
    Voici un certain nombre de commentaires, tirés de l’article du Pèlerin : « Profil bas pour la foi. Les catholiques pratiquants réguliers sont cinq fois plus nombreux que les non pratiquants à regretter l’absence d’une transmission de la foi chez les jeunes générations (20% contre 4 %) » (j’ajoute : quand même !) Autre commentaire : «Pour certains parents, la foi est un trésor à partager d’où découlent toutes les valeurs» Ce commentaire-là, sans doute un peu optimiste, nous entraîne sur une autre direction : se demander si l’expression « la foi en Dieu » fait bien partie d’une liste des valeurs qu’on aurait envie de transmettre.

C’est ce que dit aussi Robert Rochefort : « Il existe un quasi-consensus pour dire que la foi en Dieu n’est pas une valeur qui se transmet. Aujourd’hui, plus personne n’aborde le problème en ces termes. » (Je me permets de rajouter : sauf le sondage Sofres du Pèlerin !... et un certain nombre de parents !) Et il poursuit : « Ce n’est pas sur le terrain des valeurs que se situe aujourd’hui la question de la foi. » (p. 23,24)
C’est une question qui ne manquera pas de se poser dans le carrefour Foi/Eglise : Est-ce que la foi peut se transmettre comme une valeur ? La foi est un don de Dieu nous dit la Bible, d’une façon tout à fait claire. Est-ce que c’est nous qui transmettons la foi, ou est-ce Dieu qui en fait le don à chacun ? Il y a à travailler cette question-là.

 « On ne naît pas chrétien, on le devient » disait Tertullien.
C’est bien cela qui rend indispensable la transmission puisqu’elle ne se fait pas automatiquement par la naissance.
On a peut-être donné l’impression, dans l’Eglise catholique, qu’en baptisant les enfants aussitôt après leur naissance, on avait accompli l’essentiel de la tâche de transmission.

Or, aujourd’hui, nous nous rendons compte à la fois de deux choses :
- D’une part, que nous avons un rôle important à jouer dans la proposition de la foi : la transmission de l’Evangile ne se fera pas sans nous, automatiquement, ou par la seule pression sociale.
- D’autre part, que ce n’est pas nous, parents, éducateurs, qui pouvons « transmettre la foi » : elle est une grâce, un don de Dieu. Les sacrement eux-mêmes ne portent pas de fruits d’une façon magique.
Tout ceci sur fond de cette « crise de transmission » qui affecte l’ensemble de notre société.
Pouvons-nous en tirer une invitation à la sérénité, à la décrispation ? C’est ce que je vous invite à faire.

Et pour cela, je vous propose d’ouvrir, en conclusion, quelques pistes, qui ne concernent pas seulement la transmission de la foi (‘transmettre l’intransmissible ?’ se demandait Christoph Theobald aux Semaines sociales), mais pour l’ensemble des domaines sur lesquels vous souhaitez réfléchir : famille, école, engagement civique, vie professionnelle, médias, nouvelles technologies.


Quelques pistes :
Comment aujourd’hui peut-on encore transmettre, dans le contexte que nous venons d’esquisser ? Je souligne deux éléments de réponse. Vous en trouverez d’autres :

Des valeurs à partager
Nous avons souligné, avec Robert Rochefort, le fait que la transmission s’opère dans une relation interpersonnelle. Or s’il s’agit de transmettre des valeurs, cela ne peut se faire que si celui qui a l’ambition de les transmettre en vit lui-même.
On voit mal comment quelqu’un qui n’attache pas grande importance aux valeurs d’honnêteté et de respect de l’autre, par exemple pourrait les transmettre à ses enfants. Le témoignage est une condition nécessaire pour qu’il puisse y avoir transmission.
Il s’agit bien, comme le note un des sous-titres de la session des Semaines sociales, de valeurs à partager, non pas à enseigner comme de l’extérieur ni à imposer.
Robert Rochefort écrit : « Beaucoup d’enquêtes indiquent, quand on les creuse profondément, un écart si fort, chez les transmetteurs entre le contenu théorique de leur message et leurs pratiques réelles que la transmission est impossible. » (p. 27). C’est une condition pour que le transmetteur soit crédible.
Il prend l’exemple de la conduite accompagnée : quand on conduit devant ses enfants, pour leur apprendre à observer le code de la route… cela suppose de l’observer soi-même !
Transmettre : Un processus qui transforme aussi celui qui transmet
 Dans leur enquête Passeurs de vie, les membres de l’ACI ont souvent mis en valeur le fait que lorsqu’on rentre dans une relation interpersonnelle avec des personnes auxquelles on souhaite transmettre quelque chose : dans l’entreprise comme dans l’école, dans l’Eglise comme dans la famille, avec ses enfants ou petits-enfants, on apprend d’eux à voir les choses autrement autant que l’on leur apprend à voir les choses autrement. Processus d’enrichissement mutuel.
La transmission n’est pas une opération à sens unique.
Je pense à un chef d’entreprise, qui, en cette fin d’année justement, à passé le relais à son fils pour la direction de son entreprise. Moment fort, moment d’émotion. Il est sûr que le fils travaillera d’une autre façon que le père, dans un contexte international qui est si changeant. Mais si le fils a appris beaucoup de son père, le père, lui aussi, a beaucoup appris dans cette opération.
Ou encore à ces témoignages : « ce papa d’un enfant porteur d’une trisomie témoigne lui aussi de ce qu’il reçoit : Il ne demande rien, il ne parle pas ! Malgré cela, ce qu’il nous apporte est extraordinaire !
Des personnes dont la mort est toute proche sont passeurs de vie et d’espérance. » (Courrier n° 137, p. 15)
Robert Rochefort parle de son côté de « transformation réciproque du receveur et du donneur. Derrière la transmission nous arrivons à l’idée de transformation. Voilà ce qui est extraordi-nairement dit dans toutes les enquêtes : nous avons le sentiment qu’un émetteur, dans un processus de transmission ne peut jamais en sortir indemne. Il est en retour transformé. » (p. 22)

Avec ces quelques réflexions, j'espère avoir suscité en vous l'envie de débattre et de partager vos expériences de transmission, même modestes…

Bibliographie:
R Rochefort    Crise de la transmission    (Semaines sociales de France: Transmettre. Partager des valeurs. Susciter des libertés. )
ACI Passeurs de vie Enquête 2006

(1)Semaines Sociales de France, Transmettre. Partager des valeurs. Susciter des libertés. Bayard, 2006.