Vincent Landel

Comprendre les migrations de l’Afrique subsaharienne aux portes de l’Europe

Une conférence de Monseigneur Vincent Landel, archevêque de Rabat, président de la CERNA (Conférence des évêques de la région nord Afrique) en préparation du forum des 23 et 24 septembre 2006 sur le thème « Co-développement, Migrations : un autre regard ».

Je vous propose deux réflexions préliminaires. Tout d’abord, il ne  faut pas confondre la migration et l’intégration. Chercher à vivre l’intégration, dans le sens très difficile d’aujourd’hui est une conséquence directe de l’immigration. Si l’on se donnait les moyens de donner aux autres le moyen et la joie de vivre convenablement au pays, la migration ne serait qu’un problème qui ne prendrait pas l’ampleur qu’il a aujourd’hui. Il ne faut pas assimiler tous les migrants à des réfugiés. Les demandeurs d’asile pour des raisons politiques ou religieuses sont très peu. D’ailleurs le Maroc n’accepte pas de les accueillir, il faut que le HCR (Haut commissariat aux réfugiés) trouve d’autre pays d’accueil.

D’autre part, en voyant les images dramatiques dans les médias, nous risquons d’assimiler immigration et Afrique subsaharienne. Or nous sommes témoins, chaque jour que cette volonté d’immigrer vers l’occident est aussi dans le cœur de plus de la moitié des jeunes maghrébins (entre 15 et 30 ans ils sont 10 millions), en particulier au Maroc. C’est la recherche par tous les moyens d’un « contrat de travail », avec des trafics imaginables… ce sont tous ces mariages marocco-occidentaux qui sont de plus en plus nombreux.

A. Des faits
1. Pays d’origine de la Migration :
L’attirance qu’exerce l’Europe est un phénomène qui s’applique sur tout le continent ; pour preuve une toute petite statistique à partir de notre petite antenne « Cartitas de Rabat » qui reçoit quelques 180 migrants par mois. C’est vraiment une goutte d’eau dans cet océan de la migration : Algérie, Angola, Bénin, Cameroun, Congo Brazza, Congo RDC (de loin les plus nombreux), Gabon Gambie, Ghana, Guinée Bissau, Guinée Conakry, Comores, Libéria, Mali, Niger, Nigeria, Ouganda, Centre Afrique, Rwanda, Sénégal, Sierra Léone, Soudan, Tchad… et notre liste est loin d’être exhaustive. Un petit constat, les deux Congo à eux seuls sont les 38% de ce groupe que nous recevons qui est de toute religion. 22% sont des femmes, 78% des hommes ; la plupart ont entre 20 et 35 ans mais il y a aussi de plus en plus d’enfants dont beaucoup sont nés en cours de route !

Toute l’Europe a été effrayée en voyant à l’automne dernier ces centaines de migrants à l’assaut des grillages de Ceuta et Melilla. En quelques heures, tous les camps de fortune qu’ils avaient construits ont été complètement détruits et leurs rares affaires brûlées. Les conséquences qui s’en suivirent furent inimaginables, le SIRGA, une clôture de 9,9 km qui entoure Melilla ; ces câbles seront inclinés de 10° vers le Maroc pour empêcher que les échelles puissent s’appuyer dessus ; une alarme s’activera si quelqu’un touche la barrière et un système d’eau sous pression jaillira, les projecteurs s’allumeront, sans compter les radars et vidéos qui enregistreront tout mouvement. Ce système SIRGA vient après le système SIVE, qui avait édifié un mur électronique sur la côte Sud espagnole ; si bien que quelqu’un touchant l’eau à Tanger était déjà attendu à Algésiras !
Mais comme l’ont crié très fort des dirigeants africains, tous ces migrants ne sont pas des gueux ou le rebut de la société ; nous avons reconnu sur les vidéos des jeunes étudiants chrétiens, bardés de diplômes qui étaient de notre communauté et qui voulaient aussi partir. J’ai encore très fort à l’esprit ce dimanche de Pâques 2005, j’étais avec un étudiant subsaharien (bac plus 10) qui préparait son retour au pays ; Pendant l’heure de voyage que nous avons passé ensemble, il a reçu un coup de téléphone de Madrid ; il me dit simplement : » je suis content pour lui, ce copain, bac  + 6avait disparu depuis huit jours et il est arrivé. Quelques instants plus tard c’était le même type d’appel depuis Paris !

2.  Petite litanie de faits
L’Europe a été effrayée aussi d’apprendre ce que l’on avait fait de tous ces migrants ramassés dans des cars pour aller les « jeter » en plein désert sans trop de ravitaillement ; heureusement que la sonnette d’alarme a été tirée par quelque associations qui ont osé parler. Mais on a pratiquement rien dit du camp de Maghnia en Algérie qui en l’espace d’une nuit début décembre 2005 a été rasé et les plus de 3000 migrants ont été transportés au milieu du désert algérien. En une nuit, les bulldozers avaient réussi à faire place nette.

En ce même moment, des migrants clandestins ont essayé de fuir en se cachant dans tout le Maroc ; trois d’entre eux ont eu un accident et deux ont du être amputés dans un hôpital. Et là ils ont été gardés jour et nuit par la police, il était très difficile de les visiter, fin avril l’un d’eux s’est pendu dans sa chambre ; alors des ONG ont pu s’occuper de l’un d’eux avec la bénédiction de son Ambassade. L’autre sera rapatrié par l’OIM, mais il faut attendre que le HCR trouve un pays qui veuille bien l’accueillir. Dans beaucoup de ces cas, « Caritas » est la cheville ouvrière de ces contacts.

Il y a trois mois, on nous amène une jeune femme qui venait d’accoucher, nous l’avons gardé plus d’un mois, et l’ambassade n’a pas trouvé de moyens pour s’en occuper, elle est alors partie se perdre au milieu des migrants anonymes, au cours de l’une de mes tournées dans un presbytère en plein hiver, une jeune migrante venait d’accoucher, mais dès qu’elle a pu reprendre quelques forces, elle a voulu rejoindre les « autres ». Début juin, nous avons enterré une jeune migrante, morte quelques jours plus tôt en accouchant. Le bébé a été recueilli par le centre des enfants abandonnés et l’ambassade n’a pas bougée. Fin mai le HCR nous demande d’héberger pour quelques jours une jeune fille de 17 ans qui venait d’un pays d’Afrique subsaharien, elle avait passé beaucoup de frontière en payant en nature.

Dans une ville du désert maghrébin, en mars 2006, je reçois cette lettre « une sœur accueille « AM » une femme venue du Congo après le massacre de sa famille en 1997, et une errance de plusieurs années. Elle est malade, atteinte d’une forte et persistante fièvre, elle tient à peine sur ses pieds. Sa fille handicapée mentale est tout juste assez âgée pour subir les drame du viol ou de la prostitution que peuvent toujours subir les femmes dans cette situation.

A la frontière algéro marocaine, où des migrants sont refoulés par la police et même depuis quelques temps par l’armée ; les refoulés se font attaquer par d’autres migrants qui volent tout sous la menace, passeport, les maigres ressources, tout ce qui peut avoir une quelconque valeur. Mais  malgré cela, beaucoup de ces refoulés viendront retenter leur chance au Maroc. Dans certaines régions frontalières, des étudiants subsahariens, nombreux chez nous en toute légalité, commencent à être suspectés, ils ne peuvent héberger chez eux des coreligionnaires sous peine de poursuite. Dans les grandes villes, l’on commence à voir des subsahariens qui mendient dans les rues ou à la porte des mosquées.

Nous pouvons difficilement faire un calendrier, mais les événements se succèdent.
Dans le week-end du 12 au 14 mai, 1200 clandestins débarquent sur les côtes des Canaries.
Le 16 mai, un « cayuco » bateau de pêcheur, de Mauritanie ou du Sénégal, arrive au bout de trois mois aux Barbades, parti de Dakar, il restait 10 rescapés.
Le 21 mai, des ambassadeurs spéciaux espagnols sont nommés au Sénégal, au Mali, Mauritanie, Gambie, Cap Vert, Guinée Bissau, Guinée Et Niger pour négocier des accords de réadmission des immigrants illégaux. Des états européens sont prêts à aider en mettant à la disposition des bateaux rapides pour assurer des patrouilles en mer, des centres d’accueil temporaire pour les immigrants refoulés seront conduits en Mauritanie et au Sénégal. Mais dès le 1er juin « les autorités sénégalaises ont suspendu les rapatriements, depuis les Iles Canaries jusqu’à nouvel ordre, à cause des conditions de rapatriement (les immigrés étant ramenés menottés et pour les faire monter dans l’avion ont leur aurait dit qu’ils allaient sur Malaga ».
Dans la seule journée du 30 mai, 732 migrants sont interceptés sur les côtes des Canaries.
Et tous les jours nous pourrions rallonger la liste !
Le 11 juin, 400 clandestins arrivent sur les côtes de Lampeduza, il semble qu’ils soient maghrébins. Ce même jour, sur les côtes des Canaries, ce sont 33 chinois qui sont interceptés.
Depuis janvier, ce sont plus de 10.000 clandestins qui sont arrivés sur les côtes des canaries.
Le 18 juin une filière égyptienne, avec à sa tête un professeur d’université est démantelée à la frontière Libyenne, il fallait 4000 euros pour obtenir un vrai faux visa.
Le 20 juin, le gouvernement italien propose d’ici 3 mois de réformer les centres de rétention des immigrants illégaux.
Le 27 juin le ministre espagnol des affaires étrangères va au Sénégal, Mauritanie et Guinée Bissau.
Le 29 et 30 juin se tient le forum Euromed des ONG à Rabat
Les 10 et 11 juillet une rencontre des gouvernements africains et européens se tiendra au Maroc au sujet des migrations. Mais l’Algérie ne sera pas présente.

3.  Difficulté d’obtention des visas
Sans parler des migrants, les subsahariens sont de plus en plus en « froid » avec la France à cause des visas. Un évêque subsaharien, ami, devait se rendre en France, il avait déposé ses papiers de demande au moins trois mois auparavant ; à force d’apporter tous les papiers qu’on lui demandait au compte goutte, il obtint son visa, à la capitale, le matin de son départ une course contre la montre de 700 km se fit alors pour qu’il puisse prendre l’avion.
Chez nous, un étudiant subsaharien, en médecine avait passé plus que brillamment l’écrit d’un concours de spécialité organisé par l’ambassade de France. Mais pour l’oral il devait impérativement aller en France ; le visa lui fut refusé ; il a fallu des interventions pour qu’il puisse y aller, un mois plus tard ce fut un autre étudiant qui fut dans le même cas !
Dans cette histoire de visa, même si depuis quelques semaines la demande « devient plus humaine » (jusqu’à présent il fallait attendre des heures et des heures à l’entrée sans être certain d’y arriver et de plus même là des trafics se faisaient), le refus se donne sans motivations et l’ambassade garde l’argent versé lors du dépôt du dossier.
Vous comprendrez alors que les clandestins n’ont même pas à essayer d’en obtenir, même s’ils arrivent à se débrouiller pour trouver des papiers.

4. Quelques causes de l’immigration
Je partirai simplement de quelques faits. Le Mali qui a investi, sur les bords du fleuve Niger de magnifiques rizières (le riz étant une denrée de subsistance), le riz récolté au Mali est sur le marché deux fois plus cher que celui qui arrive de Chine ou de Corée.
Au Burkina, une usine fabriquait des vélomoteurs, sous licence française. Des vélomoteurs chinois sont arrivés tout montés sur le marché à moitié prix, ce qui a entraîné la fermeture de la chaîne de montage.
Au Bénin, grand producteur de coton, c’est l’état qui ramasse le coton et le commercialise ; il paie les planteurs une fois la récolte vendue. Depuis 2 ans, les agriculteurs n’ont pas vu un centime, alors que leur récolte a été vendue. En outre il faut souligner que les prix sont fixés à Hongkong en tenant compte des subventions que les USA donnent à leurs planteurs. Ces pays émergents n’ont pas pu faire entendre leur voix.
Dans certains pays du Maghreb, les chinois sont arrivés pour prendre des marchés, en particulier dans la construction. Ils arrivent avec leurs cadres et aussi tous les ouvriers. Ils sont très ouverts pour parler mais ne parlent jamais de leurs salaires.
Un jean fabriqué au Maroc coûte deux fois plus cher qu’un jean qui arrive de chine. Avec toutes les délocalisations, il y a des retours de manivelle ; Il y a une quinzaine d’années l’Europe délocalisait sur le Maghreb où la main d’œuvre était moins chère et maintenant elle va vers le Sud-Est asiatique. Ce qui fait que 41% des usines textiles du Maghreb ont dû fermer, chômage en perspective. Ce qui entraîne le fait que de nombreux ateliers plus ou moins officiels se sont ouverts avec des salaires qui sont loin d’être le SMIG (150€). Ces ouvriers, s’ils trouvaient l’occasion seraient les premiers à partir et ils ne rouspètent pas car ils savent que beaucoup frappent à la porte pour avoir un tout petit travail.

Un autre motif plus conjoncturel, c’est qu’en l’espace de 50 ans, la population a triplé, mais l’économie même si elle s’est développée n’a pas suivi le même rythme. C’est aussi vrai dans de très nombreux pays subsahariens. Il n’est que de voir les petits métiers que les gens inventent pour survivre, les motos comme taxi (zem zem). Tous les gens qui vendent de l’essence en bouteille sur le bord de la route.
Un autre facteur est la présence des travailleurs immigrés qui reviennent tous les étés en vacances ; ils ont la tentation de frimer et sont les témoins qu’en Europe la vie est rose et que l’on gagne facilement sa vie, que l’on peut se faire soigner, que l’on peut éduquer des enfants que l’on a une bonne retraite, que l’on peut avoir une allocation chômage. Alors puisque mon voisin du douar a pu s’intégrer pourquoi pas moi ?

5. Les étudiants migrants potentiels
Nous essayons d’aider les étudiants à réfléchir et à se prendre en main. Très souvent nous avons de grands débats, des tables rondes, autour du thème « retour au pays » c’est passionnant, nous entendons des jeunes qui aiment leur pays, mais qui se sentent très faibles devant tous les maux qu’ils constatent.
« Comment pourrons-nous tenir devant la corruption généralisée si nous sommes seuls, comment rester honnêtes ?
Comment pourrons nous trouver du travail alors que nous n’avons pas de connaissance, que nous n’avons pas le bras long ? »
Et à la fin une réflexion de l’un d’entre eux « et si vous étiez à notre place que feriez vous ? ». Connaissant un peu ces pays, je me suis tu car je ne sais si j’aurai vraiment le courage.
Souvent les parents sont les premiers à conseiller à leurs enfants de monter toujours plus haut, surtout s’ils ont fait de grandes études.
Au moins s’il est en occident il pourra subvenir à nos besoins. Et pour ceux qui ne réussissent pas dans les études il n’est pas question de revenir au pays les mains vides, aussi allons risquer « plus haut ». Que de drames dans le cœur de ces jeunes. Combien de parents ayant un travail honorable, rencontrés dans ces pays sont heureux de pouvoir dire que tel ou tel de leurs enfants est en Europe ou en Amérique.
Et puis les exemples de difficultés rencontrées dans la recherche de travail se colportent. Comme S… un Bac +10 qui après plus d’un an  de retour n’a trouvé qu’un poste de stagiaire qui n’en finit pas. Jusqu’à quand va-t-il tenir ?
Dans tous ces pays il a eu formation de très nombreux médecins compétents et pourtant il manque de médecins dans les régions les plus reculées, alors qu’il y en a pléthore en ville. Mais ils ne peuvent s’y installer car la population ne sera pas capable de les payer. Aussi répondront-ils très vite si les gouvernements européens les invitent.


B. Ce que j’entrevois avec un  regard extérieur
1. L’Europe à peur de l’islam.
Je suis un peu étonné lorsque je parcours certains pays d’Europe de voir combien les habitants ont peur de l’Islam et sans doute inconsciemment pour beaucoup, un migrant est un musulman. Peut être que si les migrants étaient chrétiens, il n’y aurait pas cette peur panique. Dans certain cas même ont entend « avec les migrations l’islam veut reconquérir l’Europe ». N’est ce pas un peu dû au fait que peu de chrétiens connaissent un tant soit peu l’islam et inversement. La méconnaissance réciproque entraîne ces peurs.  D’autre part, il est vrai que des migrants marquent très fort leur identité religieuse alors que les européens n’ont pas l’habitude de mettre en avant ce type d’identité.
Il est important de se redire que la très grande majorité des migrants ne viennent pas en occident pour des raisons religieuses mais fondamentalement pour « un mieux vivre »ou tout simplement pour survivre.

2. L’Europe demande au Maroc d’être le gendarme
Depuis longtemps, mais surtout depuis les événements de Mélilla, l’Europe et l’Espagne en particulier, demande au Maroc de réagir. Ces demandes se font avec la promesse de financement pour un tas de projets. Périodiquement il y a des contentieux entre le Maroc et l’Espagne à ce sujet. Devant les pressions européennes, le Maroc a pris les grands moyens pour disperser les camps de migrants ; jusqu’à présent, c’était la police qui le faisait, maintenant l’armée s’y met. Régulièrement il y a des rafles dans les grandes villes. Le Maroc a commencé à renvoyer vers le désert et vers la frontière algérienne les migrants. Il aurait continué si des ONG n’avaient pas découvert cette macabre tragédie. Il a alors pris la résolution de faire des charters vers certains pays. Mais d’autre part, revient sans cesse d’une façon lancinante la création de « camps de rétention » au Maroc, Tunisie, Libye et maintenant on parle de Mauritanie et du Sénégal.
Comment peut-on demander à nos pays d’accueillir et de s’occuper de ces migrants qui sont de passage et de les respecter alors qu’il y a déjà tellement de difficultés dans le pays.
Nous constatons que depuis quelque temps, tout au long de la côte méditerranéenne et maintenant du Sahara occidental, il y a des bivouacs militaires tous les 500 mètres pour empêcher tout débarquement non désiré.
Les événements de Melilla, pour dramatiques qu’ils aient été ont été un peu le détonateur pour beaucoup de responsables. En positif comme en négatif. Jusqu’à présent l’on pensait que les migrants étaient des unités et tout d’un coup l’on s’aperçoit que ce sont des centaines et des centaines qui arrivent à « l’assaut de l’Europe ».

3. L’Europe est dépassée
Malgré toutes les pressions, malgré tous les moyens sophistiqués mis en œuvre, la migration se poursuit de plus belle. Lorsqu’un côté est bien bouclé, une faille se fait dans un autre endroit. Les autorités marocaines publient qu’il y a 65% de migrants en moins dans le nord sur la méditerranée. Mais c’est de la Mauritanie, du Sénégal que les embarcations partent désormais et là les chiffres sont de plus en plus astronomiques chaque jour. Au lieu d’avoir 20km de mer à franchir sur de frêles esquifs, il y en a plusieurs centaines avec des bateaux qui ne sont pas fait pour la haute mer.

Même la communauté internationale commence à en prendre la mesure. Dans un article du Monde le 9 juin 2006, Kofi Anane écrit : « Les migrants font avancer l’humanité, il y a des effets bénéfiques des migrations pour les sociétés d’accueil comme pour les sociétés de départ ». Il parle cependant de toutes la problématiques des immigrés clandestins et convoque une assemblée générale de l’ONU pour septembre 2006 sur le thème « Migrations et développement ».

4. L’Europe prend les grands moyens
Je viens de lire dans un journal marocain en date du 5 juin « Frontex, l’agence pour la coordination des frontières extérieures de l’Union Européenne a annoncé, le 2 juin, un plan en deux modules pour tenter d’enrayer l’immigration illégale d’africains vers l’UE via les îles Canaries en Espagne. FRONTEX a élaboré ce plan après la mission de ses experts sur le terrain aux Canaries. L’agence a débloqué une somme provisoire de 2,1 millions d’euros pour ses activités de prévention en Espagne mais aussi à Malte. Le premier module consistera en une assistance technique sur les îles Canaries pour identifier les migrants et aider l’Espagne à les renvoyer chez eux…8 pays européens étaient prêts à effectuer des patrouilles communes dans l’atlantique avec des navires, des hélicoptères et des avions ». Mais tout de même une note qui se voudrait une petite ouverture «  Nous n’avons pas notre propre flotte et nos propres gardes-frontières. Les mesures de contrôle à la frontière à elles seules ne peuvent résoudre le problème de l’immigration illégale dans l’UE ».

5. L’Europe prend- elle vraiment les moyens pour donner des motifs de ne pas partir ?
Je me retrouve très bien dans ce qu’écrivait il y a quelques jours dans la Croix le curé de Nouakchott : « Cette question de l’immigration devrait interroger la communauté internationale sur ce besoin de partir à tout prix. L’Europe essaie de se barricader comme une forteresse, mais je pense que le pire est encore à venir.
Aujourd’hui les candidats à l’immigration se présentent en position de faiblesse, mais un jour ils se retrouveront en position de force pour trouver un passage. Cette situation rappelle celle des limites de l’Empire romain où les Barbares, c'est-à-dire les non citoyens romains, étaient contenus par des murailles. Mais un jour la muraille s’est fissurée et cela a accéléré la fin de l’empire romain.


C. Mes rêves sans doute utopiques
En effet en lisant depuis l’Afrique, la presse européenne, on a l’impression que les politiques et les économistes s’enlisent dans des lois de plus en plus répressives de plus en plus de fermeture, très sélectives (ce n’est que l’Europe qui peut choisir).
Je ne sais si c’est mon cœur humain ou mon cœur chrétien qui se révolte, mais il y a quelque chose qui ne va pas, car la migration est de plus en plus du domaine quotidien. Au Maroc l’on en vient même à fêter le départ en Europe ou en Amérique, de marocains qui pourtant ont une situation ici, même avec un bon salaire, mais qui ont réussi à obtenir un visa. On en est venu à officialiser la désespérance et le manque de confiance.

1. Afrique, une parole qu’on ne veut pas écouter
Il faut regarder la réalité d’une façon objective et non pas à la lumière de seuls critères économiques ou politiques. Par exemple actuellement les médias sont obnubilé par l’Irak, le Moyen Orient, l’Iran ou la Chine. C’est vrai que ce qui s’est passé ou se passe dans ces régions est catastrophique et désastreux. Mais notre regard est-il vraiment à caractère humanitaire ou n’est –il pas à caractère « pétrolifère » ou économique. C’est affreux tous ces morts… Mais en Afrique où les morts ne se comptent plus, ou les déplacés sont par milliers pour ne pas dire par millions, où les situations humanitaires sont catastrophiques, le regard de la misère est invisible alors la parole de l’Afrique est inaudible. En l’espace de six mois 10000 immigrés sont arrivés sur les côtes des Canaries ; sans  compter ceux qui sont morts en mer. C’est comme si l’Afrique n’existait plus. Tant que l’Afrique sera rayée de nos mémoires, la migration ne pourra pas cesser. Car l’Afrique veut exister en sortant de son mal être d’aujourd’hui. Et elle ne pourra s’en sortir que si elle devient un continent « bien aimé ».

2. Porter un regard aimant sur l’Afrique
Il nous faut aussi porter un regard affectueux et aimant sur l’Afrique. L’Afrique n’a pas besoin de commisération, elle a besoin d’amour. C’est vrai, cela n’est pas de la politique ou de l’économique, mais c’est le fondement de la politique et de la mondialisation. En ne regardant que le nord de l’Afrique et le Moyen Orient au mois de décembre 2004, le G8 et l’Amérique sont venus organiser « le forum de l’avenir » à Rabat. Il devait être étudié le nouveau « grand Moyen Orient » et le projet du bassin méditerranéen proposé par les USA. Mais elle n’a pas pu bouger car la ville de Rabat ressemblait à une ville assiégée. L’Afrique n’attend pas qu’on lui impose des plans ou qu’on lui donne des leçons de démocratie… elle attend qu’on la respecte et qu’on l’aime dans sa réalité et sa complexité. C’est vrai que des dirigeants africains ont aussi à évoluer, mais comment l’Occident les accompagne en vérité ?

3. Développement en fonction des hommes et de femmes et non en fonction de l’Occident.
Je crois qu’il est nécessaire aussi de ne pas commencer à étudier les choses lorsque l’Europe est touchée. Par exemple l’on travaille beaucoup au vaccin contre le sida (et c’est formidable), parce que l’Europe est, elle aussi, touchée. Mais depuis combien de temps y a-t-il des millions de personnes qui meurent du paludisme ; mais ce n’est qu’en Afrique ou dans les pays émergents, alors le vaccin n’arrive pas à trouver le jour. Depuis combien de temps parle t-on des criquets pèlerins, mais il a fallu des mois avant que des moyens humains et financiers soient pris. Le développement ne doit pas se faire en fonction des besoins de l’occident, mais en fonction des hommes et des femmes de toute nation et de toute culture. Le développement ne doit pas se faire pour un plus financier de quelques uns, mais pour un mieux vivre de toute l’humanité. Comme quelque chose que je n’arrive pas à comprendre dans le mécanisme économique ; chaque jour on nous parle de telle ou telle multinationale qui fait des bénéfices effarants et en même temps qui licencie. Je n’ai pas le même système de péréquation dans l’esprit.

Monsieur Mehdi Lahlou, chercheur marocain sur les migrations écrit : « la pauvreté facteur de migration ne doit pas être perçu uniquement au sens direct du mot. La pauvreté n’est pas celle où ils se trouvent eux-mêmes au moment où ils se sont mis en tête d’émigrer. C’est plutôt celle qu’ils craignent, c'est-à-dire un ensemble diffus d’appréhension, d’inquiétude sur l’avenir, de précarité et d’absence de vision et, de plus en plus souvent d’espoir. C’est plutôt une pauvreté ambiante, pesante, diffuse, faite de craintes, de doutes, d’indécision. Nourrie par la pauvreté de la famille, dont la plupart des membres ne travaillent pas, et par l’insuffisance des ressources des parents. La pauvreté née aussi des attentes/ espoirs de ces mêmes parents, de cette famille, que l’enfant, le fils, la fille ou le cousin parte au plus vite, pour s’enrichir rapidement. Faire au moins autant que les enfants des voisins partis quelque temps auparavant.  Partir pour se prendre en charge soi-même et aider ses parents à prendre en charge le reste des frères et sœurs. Ramener voiture et cadeaux. Faire la fête, un mois par an, celui du retour, et montrer que l’on a réussi.
La pauvreté c’est aussi l’absence de services publics, de non branchement au réseau d’eau potable ou a celui de l’assainissement, l’éloignement de l’école et des centres de soins, l’absence ou l’insuffisance des prises en charges médicales. C’est aussi l’aridité de l’environnement immédiat, l’absence d’espaces verts, l’inexistence de lieux de sociabilité, la défiguration de l’espace urbain, l’impression que l’on manque de liberté, le sentiment qu’on a perdu sa liberté propre et qu’il n’existe plus qu’un seul moyen de la reconquérir, partir. Et là, ce qui est valables pour les hommes, l’est encore plus pour les jeunes femmes. C’est tout cela qui fait qu’aujourd’hui, un projet de migration, même pensé et exécuté individuellement, est d’abord un projet de groupe, de famille ou de tribu. C’est à dire quelque chose de réfléchi, mûri et préparé longtemps à l’avance. L’échec, par refus de partir au dernier moment ou par obligation de retour un fois qu’on est parti,y est perçu comme une défaite, une sorte d’infamie pour la personne du migrant non parti et pour son groupe familial. Dans ce même sens, la prévention, c'est-à-dire l’action de réduire les migrations ne peuvent réussir que si elle agit sur les groupes, c’est-à-dire si elle permet d’améliorer les conditions de vie de l’ensemble et non pas qu’une partie des composante de cet ensemble ».

4.  Nécessité d’une conversion des dirigeants africains
Un autre dossier brûlant qui fait peur en particulier aux jeunes diplômés et qui les empêche de revenir au pays, c’est la question de la corruption et du népotisme. Ces jeunes ont peur de ne pas avoir le « bras assez long » pour s’en sortir tout seul et avoir des situations qui correspondent à  leur capacité. Qui peut faire quoi dans ce domaine, il est difficile à dire, mais lorsque l’on voit lors de telle ou telle situation politique tendue un « blanc » qui est en coulisse, cela donne des frissons. Lorsqu’à la mort d’un chef d’état controversé internationalement, un « chef blanc » parle de lui comme « d’un frère, d’un ami », que peut-on comprendre ? Est-on sur le bon chemin ? Il faut entendre des subsahariens parler de certains de nos responsables politiques.

5. Nécessité d’un co-développement.
C’est un ancien ministre Béninois, ancien secrétaire adjoint de l’ONU (Albert Tevoedjre) qui écrivait dans La Croix du 25 mai 2006 : « mettons nous en dialogue positif pour découvrir et inventer les projets et les mesures pouvant effectivement retenir en Afrique ceux qui n’ont que le choix de partir. Là est la solution et cette solution, quoiqu’elle coûte, veut une grande politique de co-développement. Imaginons la création ou même la délocalisation, dans certains pays d’Afrique, d’écoles ou d’instituts supérieurs de sciences et de technologie ouvert à des usagers de toutes origines et de niveau suffisamment attractifs pour gagner la confiance des plus exigeants. Imaginons le renforcement des capacités d’un pays comme le Bénin à produire pour le marché de 250 millions de consommateurs qui l’entoure. Imaginons les investissements pour l’invention commune et la maîtrise commune des infrastructures déficientes pour l’eau, l’énergie et les communications sur tout le continent africain. Cette politique de co-développement que nul n’ose, c’est elle qui maîtrisera le flux migratoire ».

6. Formation en Europe et en Afrique, d’entrepreneurs chrétiens d’économistes chrétiens et de politiques chrétiens.
En tant que chrétiens nous avons peut être quelque chose à dire ou à faire. N’y a-t-il pas à former des entrepreneurs chrétiens, des économistes, des politiques chrétiens, qui puissent porter des jalons d’un renouveau mondial et africain en particulier, sur le plan économique et politique ou dans la gestion des multinationales ?

Des encycliques comme « Populorum Progression » ou « Pacem in Terris ne sont-elles pas explicites ?
Les messages de Jean Paul II pour les journées de la paix le 1er janvier. Et une parole très forte de « Mane Nobiscum » ne peut-elle pas nous dynamiser : « L’Eucharistie n’est pas seulement une expression de communion dans la vie de l’Eglise ; elle est un projet de solidarité pour l’humanité tout entière. Le chrétien qui participe à l’eucharistie apprend par elle à se faire artisans de communion, de paix, de solidarité, dans toute les circonstances de la vie (M.N.27)

Et à la suite de l’économie et de l’entreprise, n’y a-t-il pas à encourager les politiques chrétiens à prendre leurs responsabilités et à se battre contre vent et marée dans tous les domaines de la vie politique, non pas pour suivre forcément la politique d’un parti, mais pour assumer ses convictions chrétiennes. Ceci est vrai dans beaucoup de domaines mais en particulier dans les rapports Nord/Sud.

Dans ce même ordre d’idée de l’engagement politique ou pour un nouvel ordre mondial, il me semble qu’il serait intéressant qu’il y ait des chrétiens qui se veulent vraiment chrétiens aussi bien à Porto Alegre qu’à Davos. Il nous faut des décideurs chrétiens, mais qui sachent rester chrétiens, même en cas de coups durs.

Le développement ne doit pas se faire en fonction des besoins de l’Occident, mais en fonction des hommes et des femmes de toute nation et culture.
Si les migrants existent, c’est au moins à 90% à cause des situations de pauvreté engendrées par les situations politiques et par le manque de travail pour un « mieux vivre », ou tout simplement survivre. Tant qu’il n’y aura pas de travail, devant la population qui augmente, la pauvreté ne peut que croître et la culture de subsistance ne peut suffire. La migration ne peut diminuer que si du travail est crée dans ces pays, avec des prix compétitifs. La migration ne peut diminuer que si une vie plus « viable » est proposée à tous. Ceci entraîne un nouvel ordre économique mondial. Mais qui acceptera de vraiment mettre ce dossier en chantier ?


Conclusions
En vous partageant tout cela, je ne sais si j’ai vraiment répondu à votre interrogation. Mais ce sont des préoccupations qui m’habitent de plus en plus. En étant témoin de tout ce qui se déroule au Maghreb et dans les pays du sud du Sahara. Devant ce nouveau phénomène, nous ne pouvons rester les bras ballants. C’est ainsi qu’en Eglise au Maroc, nous avons une cellule « Caritas » qui essaye de faire ce qu’elle peut avec les petits moyens dont elle dispose même si nous sommes aidés par des ONG européennes. La semaine dernière, nous avons, durant trois jours à Rabat, travaillé sur cette question avec des Caritas subsahariennes, du Maghreb et européennes. Nous ne pouvons rien, seuls. Nous devons tisser un réseau qui ne se contente pas de communiquer et de parler, mais un réseau qui essaie d’agir en concertation. Mais nous avons sûrement une parole commune à dire et à vivre. La discrétion de l’Eglise, composée uniquement d’étrangers, dans notre pays, devient un élément positif qui permet que le gouvernement nous fasse confiance. Mais nous sommes heureux de constater que dans certains pays subsahariens, l’Eglise, pourtant très minoritaire en certains endroits, a une action d’envergure qui devient modèle pour l’ensemble du pays. C’est sans doute pas pour rien que, dans de nombreux pays, des ONG internationales (Médecins du Monde, Médecins sans frontières, haut commissariat aux réfugiés…) demandent l’appui de l’Eglise